Search
  • Commentaire

La pauvreté et la psychologie du manque

by Eldar Shafir mars 2 / 15

Quand on parle du problème de la pauvreté, il est tentant de pointer du doigt les pauvres eux-mêmes. Ils semblent souvent se comporter de façon autodestructrice, qu’il s’agisse de contracter un prêt usuraire, de ne pas se présenter à une entrevue d’emploi ou de ne pas réclamer les avantages sociaux qui leur reviennent.

16-News-Shafir_wpa1-300x256
Photo: Boursier principal Eldar Shafir (Princeton University)

En fait, il semble exister une psychologie du manque qui peut fausser la réflexion et mener à de mauvaises décisions précisément en situation de pauvreté. La science cognitive démontre que les pauvres n’ont pas de défauts particuliers. Ils se comportent tout simplement comme se comportent les personnes en situation de manque.

La pauvreté touche toute la planète, y compris le Canada. Quatorze pour cent de tous les enfants canadiens – près d’un million d’enfants au total – vivent dans la pauvreté. Selon certaines estimations, les coûts entraînés pour la société en matière de perte de productivité et d’augmentation du coût des soins de santé montent à 70 milliards de dollars par année.

Heureusement, les mêmes études qui révèlent le problème suggèrent aussi des solutions. De concert avec Alan Bernstein, président de l’ICRA, j’ai récemment participé à une discussion avec le groupe de travail du maire Don Iveson sur l’élimination de la pauvreté à Edmonton et l’enthousiasme que j’y ai senti m’a encouragé à sonder la science pour comprendre les problèmes associés à la pauvreté et voir comment les résoudre.

La première chose à savoir sur la pauvreté c’est qu’elle vous met des œillères. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des chercheurs étudiant les effets d’une sous-alimentation chez des volontaires ont découvert que les sujets ne pensaient plus qu’à la nourriture – ils en parlaient, ils en rêvaient tout éveillés et ils collectionnaient même des recettes. Quand ils regardaient des films, leur regard se portait presque exclusivement sur les scènes avec des aliments.

Ce même rétrécissement du champ de concentration se manifeste avec l’argent. Des études démontrent que les pauvres accordent beaucoup d’attention au prix des choses et à ce qu’ils obtiennent en retour – ils utilisent leur argent plus prudemment que les riches. Le problème c’est que cette attention, tout comme chez les sujets affamés, se transforme vite en vision en tunnel. Vous vous concentrez tellement sur l’argent et sur joindre les deux bouts que presque toute autre considération – économiser pour la retraite, aider les enfants à faire les devoirs, consulter le médecin – prend le bord.

En laboratoire, nous avons pu démontrer l’effet du manque dans une expérience avec des étudiants de l’Université de Princeton. Nous les avons fait jouer à un jeu-questionnaire bien connu, appelé Family Feud et nous avons limité le temps qu’ils avaient pour jouer. Nous avons donné l’occasion à certains d’« emprunter » du temps au besoin, mais cet emprunt était très coûteux : pour chaque seconde empruntée, deux secondes étaient déduites du temps total disponible. Face à ce manque de temps, les étudiants empruntaient de l’argent, payaient des intérêts exorbitants et obtenaient un résultat bien pire que les étudiants qui avaient amplement de temps, ou ceux qui en manquaient, mais n’avaient pas la permission d’en emprunter. Le manque a mené à de mauvaises décisions, même chez ces étudiants intelligents, motivés et très instruits.

Dans une autre expérience menée dans un centre commercial, nous avons demandé à des volontaires d’imaginer plusieurs problèmes financiers courants, comme de faire réparer sa voiture. On a attribué à certains participants des problèmes assez faciles à résoudre et à d’autres, des problèmes assez difficiles. Par exemple, pour certains, le coût des réparations de la voiture montaient à 150 $, alors que pour d’autres les réparations coûtaient 1500 $. Ensuite, les participants ont joué à des « jeux » qui étaient en fait des épreuves cognitives. En outre, nous avons évalué le revenu de leur ménage.

Les gens ne vivant pas dans la pauvreté ont fait presque aussi bien, peu importe le problème à surmonter. Les pauvres, d’un autre côté, ont fait tout aussi bien quand les réparations étaient de 150 $, mais ont obtenu un résultat bien pire quand les réparations montaient à 1500 $. La différence était substantielle – 13 points de QI, suffisamment pour rehausser une intelligence moyenne à la presque douance (ou, dans l’autre sens, abaisser une intelligence moyenne à la quasi-déficience intellectuelle).

Dans cette étude, nous avons fait appel à des problèmes hypothétiques et à des épreuves cognitives. Néanmoins, elle illustre comment une vie pleine de problèmes financiers peut mener à une vision en tunnel et rendre toutes autres décisions difficiles.

La pauvreté a plusieurs causes et aucune solution unique. Mais la recherche peut suggérer de meilleures façons d’aider les pauvres. Nous devons créer des contextes – services bancaires conviviaux, transport fiable, services de garde – qui facilitent la gestion de la vie quotidienne, et il faut éviter d’introduire des exigences compliquées et chronophages qui ne font qu’ajouter au fardeau des gens. Même le fait d’avoir à remplir un formulaire compliqué peut se révéler tout un fardeau pour quelqu’un dont la bande passante est réduite.

En définitive, nous devons comprendre que vivre dans la pauvreté impose des demandes cognitives et mène presque inévitablement à de mauvaises décisions – tout comme les étudiants de Princeton et les jeunes hommes affamés, votre esprit se concentre sur ce qui vous manque et les éléments en périphérie sont ainsi négligés.

Et plus important encore, nous devons nous rendre compte que ces comportements problématiques ne sont pas le propre des pauvres. Tout le monde se comporte de la sorte en situation de manque.

Eldar Shafir est Boursier principal de l’ICRA (Institut canadien de recherches avancées) et professeur de psychologie et d’affaires publiques à l’Université de Princeton. Il a rédigé avec Sendhil Mullainathan l’ouvrage « Scarcity: The New Science of Having Less and How It Defines Our Lives ».