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Chez certains, ne pas aimer la musique pourrait être inscrit dans le cerveau

by Lindsay Jolivet oct. 9 / 15

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Environ deux pour cent de la population mondiale n’aime tout simplement pas la musique. Ce n’est pas qu’un certain genre leur déplaît, mais bien qu’ils n’aiment pas la musique du tout.

Quand on les branche à des appareils d’enregistrement physiologiques et qu’on leur fait jouer de la musique très appréciée, leur cœur ne bat pas la chamade et aucun frisson ne se manifeste, même s’ils reconnaissent la pièce comme tout le monde et que leur cerveau est sain. Robert Zatorre (Université McGill), Boursier principal du programme Cerveau, esprit et conscience de l’ICRA, a participé à l’étude qui a découvert cette sous-section de la population. Il appelle ce phénomène « l’anhédonie musicale » qui correspond à l’incapacité de retirer du plaisir de la musique. Il tente d’en comprendre les fondements neuroscientifiques.

Zatorre croit que le plaisir que l’on retire de la musique est profondément lié à notre capacité de prédire ce qui suit, d’après des études sur des aires cérébrales qu’active la musique. Nous anticipons le rythme et aimons les surprises. Selon ses recherches, le cerveau libère de la dopamine pendant les moments les plus plaisants d’une chanson.

« Nous savons que le cerveau est comme une espèce de moteur de prédictions », dit Zatorre. Nous faisons constamment des prédictions mentales sur ce qui se produira autour de nous et cela vaut aussi pour la musique.

La plus grande partie de la musique occidentale compte des moments de grande tension, suivis d’une résolution et notre cerveau est attentivement à l’affût de la suite. « Si vous demandez des éclaircissements à un théoricien de la musique, il vous dira que l’émotion dans la musique est souvent une conséquence de cette tension et de cette résolution, ou de la capacité d’anticiper qu’un événement va se produire », explique Zatorre.

Cette mystérieuse anhédonie musicale explique pourquoi certaines personnes n’apprécient pas la musique comme les autres. Il ne s’agit pas d’une incapacité plus généralisée de ressentir du plaisir. Zatorre et ses collaborateurs ont découvert que les personnes aux prises avec l’anhédonie musicale ressentent du plaisir de façon normale quand elles ont la chance, par exemple, de gagner de l’argent. Cela suggère que leur système de récompense du cerveau n’est pas dysfonctionnel. Et ce n’est pas qu’elles sont incapables de percevoir la musique. Qui plus est, aucune d’entre elles ne souffrent d’asonie, un trouble associé à l’incapacité de traiter la musique et de s’en souvenir.

« Elles peuvent vous dire des choses sur la pièce musicale, comme “Cette chanson est guillerette, celle-là est triste ou celle-ci se danse bien ou celle-là est une berceuse” », dit Zatorre. Mais aucune de ces personnes ne ressent de la joie ou de l’emballement à l’écoute de ces pièces musicales.

« Nous étions très intrigués », dit Zatorre, un organiste classique et amant du tango qui a grandi en Argentine. Ses recherches se penchent entre autres sur les raisons pour lesquelles les êtres humains aiment la musique. De découvrir que certaines personnes n’aiment pas la musique fut une surprise.

Les scientifiques ne comprennent toujours pas ce qui se passe dans le cerveau de ce groupe de personnes qui pourrait les empêcher de réagir à la musique comme les autres. Toutefois, Zatorre a recours à l’imagerie cérébrale pour vérifier l’hypothèse selon laquelle le système auditif pourrait ne pas interagir correctement avec le système de récompense du cerveau.

« Dans un article publié dans Science, nous avons découvert qu’à écoute d’une musique très agréable, non seulement y a-t-il activation du système de récompense, mais aussi augmentation de la communication entre celui-ci et le cortex auditif », explique Zatorre. Conséquemment, il s’en suit qu’une absence de plaisir pourrait signaler un problème sur le plan de cette communication.

Zatorre dit que des cliniciens ont exprimé de l’intérêt pour ses travaux relativement à des troubles du système de récompense du cerveau. « Si vous examinez nombre des problèmes sociaux qui touchent le monde, un grand nombre d’entre eux sont associés à des problèmes de régulation du système de récompense », dit-il. La dépression, le trouble du stress post-traumatique et la toxicomanie mettent tous en jeu un dysfonctionnement de ce système important. Les recherches de Zatorre présentent certains des premiers résultats voulant que quelqu’un puisse avoir une réaction tout à fait normale à une récompense typique, comme l’argent, mais pas à une autre, comme la musique.

L’ironie c’est que les personnes souffrant d’anhédonie musicale ne considèrent pas souffrir d’un trouble. Certaines se plaignent du fait que cela mine leur vie sociale, mais d’autres n’en font aucun cas, ajoute Zatorre.

« Certaines disent qu’il ne faut pas essayer de les guérir, car il n’y a rien qui cloche chez eux – et je les respecte », dit-il.

Néanmoins, il désire élucider la biologie qui sous-tend l’apathie pour un art que certains considèrent comme un élément essentiel de leur vie. On a invité Zatorre à se joindre au programme Cerveau, esprit et conscience, car les experts croient que l’art, et en particulier la musique, joue un rôle central dans l’expérience humaine et pourrait donc constituer un élément essentiel à la compréhension de la conscience.