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La perception consciente n’est pas de l’ordre du tout ou rien

by CIFAR oct. 9 / 15

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Qu’arrive-t-il lorsque nous prenons conscience de quelque chose, comme un petit bruit ou un objet qui se glisse dans notre champ de vision? S’est-il manifesté tout d’un coup dans notre perception consciente? Ou bien en avons-nous pris conscience plus graduellement? Le cas échéant, pourquoi? Des chercheurs qui étudient la question peuvent nous aider à élucider certaines des subtilités du cerveau et de la nature de la conscience.

Axel Cleeremans (Centre de recherche sur la cognition et les neurosciences, Université libre de Bruxelles), Boursier principal au sein du programme Cerveau, esprit et conscience, a réalisé de nouvelles recherches qui suggèrent que la transition de la perception inconsciente à la perception consciente est graduelle et que l’expérience qu’on en a est en lien avec le niveau de puissance du traitement cognitif nécessaire pour la tâche en cause. Ces travaux pourraient nous aider à mieux comprendre comment et pourquoi la conscience elle-même surgit.

Des expériences antérieures en laboratoire où l’on a demandé à des gens de détecter des stimuli, comme des symboles projetés rapidement sur un écran, laissent suggérer que la perception consciente est de l’ordre du tout ou rien. Mais selon Cleeremans, la conscience d’un stimulus doit aussi compter des étapes intermédiaires.

« Vous pouvez être en train de prêter attention à une conversation et êtes concentré. Mais en même temps, vous avec une conscience marginale de votre entourage. Vous êtes conscients de sons lointains. Ce n’est pas simplement que tout est noir et que vous ne percevez que ce à quoi vous prêtez attention », dit-il.

Dans le cadre de travaux réalisés avec Dariusz Asanowicz (Université Jagiellonian) et d’autres collègues, Cleeremans a conçu une épreuve de laboratoire qui démontre cette conscience progressive et suggère que la mesure dans laquelle votre perception est progressive plutôt que de l’ordre du tout ou rien dépend en partie de la puissance de traitement nécessaire à la réalisation d’une tâche.

Dans cette expérience, on a montré à des sujets des paires de lettres défilant très rapidement sur un écran d’ordinateur, environ 16 à 128 millisecondes par image. Dans un cas, on a demandé aux sujets de dire si les lettres étaient de la même couleur ou non (une tâche de faible niveau), ou bien s’il s’agissait de deux consonnes ou de deux voyelles (une tâche de haut niveau). Dans un autre cas, on leur a demandé si les paires étaient physiquement identiques (une tâche de faible niveau) ou s’il s’agissait de deux consonnes ou de deux voyelles (une tâche de haut niveau). Ensuite, on leur a demandé d’évaluer à quel point ils avaient été conscients des lettres, à l’aide d’une échelle qualitative conçue par le psychologue danois Morten Overgaard. L’échelle s’appelle Perceptual Awareness Scale (échelle de conscience perceptuelle) et demande aux participants d’évaluer leur expérience visuelle du stimulus.

Des expériences précédentes similaires ont démontré que les gens peuvent souvent résoudre de tels problèmes même s’ils ne sont pas conscients d’avoir vu quoi que ce soit. Montrez-leur un stimulus et demandez-leur de « deviner » la bonne réponse et ils réussiront quand même, démontrant ainsi qu’ils résolvaient le problème sans en être conscients.

L’expérience la plus récente illustre que quand les gens doivent accorder une quantité assez grande de puissance de traitement à la résolution d’un problème – dans ce cas-ci, décider si les deux lettres sont deux voyelles ou deux consonnes ou pas – ils ont aussi tendance à évaluer leur perception des lettres comme étant très élevée. Mais quand ils n’ont qu’à décider de la couleur, ce qui exige moins de puissance de traitement, ils étaient beaucoup plus susceptibles de dire qu’ils n’étaient que partiellement conscients d’avoir vu le stimulus.

Pour Cleeremans, cela tend à valider l’hypothèse du « niveau de traitement » qu’il a proposée il y a plusieurs années dans une étude similaire réalisée avec Bert Windey selon laquelle la complexité d’une tâche influence sa perception consciente ou inconsciente. Une tâche qui requiert un niveau élevé de traitement abstrait s’insinuera dans notre perception consciente. Une tâche qui ne requiert que peu de puissance de traitement de bas niveau n’entraînera probablement qu’une conscience partielle.

Selon Cleeremans, cette expérience vient porter un coup à l’une des principales théories de la perception consciente, appelée l’hypothèse de l’espace de travail global selon laquelle une bonne part de notre traitement cognitif se produit dans des modules cognitifs qui opèrent habituellement sous notre état conscient. Mais une tâche qui requiert l’attention d’un certain nombre de modules est placée dans un espace de travail global – et se voit mis en lumière pour apparaître dans notre perception consciente. Comme les plus récentes recherches démontrent que la conscience n’est pas toujours de l’ordre du tout au rien, Cleeremans croit que cela vient invalider quelque peu l’hypothèse de l’espace de travail global.