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Les « Big men » africains partagent le pouvoir

by CIFAR mai 9 / 16

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Il existe une caricature profondément ancrée du dictateur africain : une brute égomaniaque qui impose ses intérêts ethniques à tous les autres. La théorie du pouvoir où évoluent les « Big men », longtemps associée à la politique africaine, prétend que les dirigeants maintiennent le pouvoir par l’exclusion systématique des autres ethnies.

Mais un groupe d’économistes qui s’intéresse aux contraintes politiques du développement économique a découvert que le partage du pouvoir en Afrique est en fait beaucoup plus nuancé. Leur étude des arrangements relatifs au pouvoir politique dans 15 pays subsahariens après l’indépendance suggère que les dirigeants déploient en fait beaucoup d’efforts pour distribuer le pouvoir et le patronage entre les groupes ethniques.

Selon Francesco Trebbi (Université de la Colombie-Britannique), Boursier au sein du programme Institutions, organisations et croissance, cette attitude calculatrice est essentielle à la survie politique.

« Pour réussir en tant que dirigeant d’un état en déroute, il faut être fin stratège. Le risque de danger et de révolte est très élevé. Vous vous servez de l’attribution de patronage pour acheter votre propre survie, et vous tentez de payer juste assez, jamais trop. »

Trebbi, de concert avec Patrick François (Université de la Colombie-Britannique), Boursier principal de l’ICRA et Ilia Rainer (Université George Mason), a examiné le cabinet de gouvernements nationaux et a découvert que leur composition ethnique correspondait à un modèle conséquent. Les dirigeants font usage des nominations ministérielles pour attribuer du pouvoir aux groupes ethniques dans leur pays en fonction de leur part de la population.

Trebbi a été étonné par ses propres résultats : il s’attendait à ce que les arrangements relatifs au pouvoir en Afrique suivent une logique où tout va massivement au vainqueur. Il soupçonne que la théorie du « Big man » domine encore dans le contexte africain, car des résultats probants à l’effet du contraire sont très difficiles à trouver.

« Croyez-moi, il est difficile de trouver qui était le ministre des Sports au Nigéria en 1972. Il n’y a pas de répertoire commun où trouver ces renseignements. » Les coauteurs ont dû consulter les ressources locales et embaucher des experts locaux pour recueillir les données, un exercice que Trebbi a qualifié de « projet très coûteux ».

L’étude a des répercussions politiques, pas seulement pour l’Afrique, mais pour tous les pays qui y ont un enjeu sur le plan du commerce, de l’aide humanitaire ou de la politique. « Les donateurs étrangers doivent prêter attention aux détails institutionnels », explique Trebbi, en soulignant que les élites autocrates seront toujours moins intéressées à distribuer des ressources aux populations dans le besoin qu’à accroître leur propre pouvoir. L’aide humanitaire sert souvent à consolider les régimes autocratiques. Il en va de même pour les gains en matière de ressources et pas seulement en Afrique. Trebbi cite Vladimir Putin comme exemple classique d’un dirigeant autocratique qui a utilisé une riche ressource (le pétrole) pour acheter des ennemis éventuels et assurer son emprise sur le pouvoir.

À l’avenir, Trebbi et ses collègues désirent comprendre si cette attitude calculatrice visant la création de coalitions s’applique aussi aux paliers de gouvernement inférieurs et à l’armée en Afrique. Trebbi n’a pas appliqué cette question de recherche à d’autres régions du monde, mais par l’étude de la composition ethnique de groupes d’insurgés en Afghanistan, il a découvert sans étonnement que l’ethnicité joue un rôle majeur là aussi.