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Le hurlement des chiens jette de la lumière sur le langage

by Eva Voinigescu sept. 2 / 16

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Des chiens qui hurlent au son de la chanson thème de l’émission télévisée « Law and Order » (La loi et l’ordre) pourraient nous aider à comprendre comment les humains sont devenus une espèce musicale et peut-être même comment le langage a évolué.

Ani Patel (programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli), Boursier de l’ICRA, est l’un de quelques chercheurs qui mènent des recherches musicales entre les espèces. Ses travaux les plus récents l’ont mené à Youtube où, grâce à un populaire « mème internet », il a pu étudier si les chiens pouvaient intentionnellement changer la hauteur tonale des sons qu’ils produisent – une capacité que l’on croyait précédemment réservée aux humains.

Patel a découvert que neuf des dix chiens qu’il a étudiés étaient capables de maintenir la même hauteur tonale en hurlant et que trois d’entre eux pouvaient limiter le hurlement à une gamme de fréquences assez étroite équivalant à moins d’une seconde majeur. Patel et son équipe ont présenté ces recherches préliminaires à la Conférence internationale sur la perception et la cognition musicale le mois dernier.

La prochaine étape est de voir si les chiens changent leur étendue musicale pour coïncider avec une version de la chanson dont la hauteur tonale a été modifiée. « Le cas échéant, un des aspects importants du chant n’est pas que le propre de l’humain », dit Patel.

Depuis l’époque de Darwin, des chercheurs s’intéressent à l’évolution de notre capacité musicale et à sa relation avec le langage, mais Patel fait partie des rares chercheurs qui réalisent des recherches entre les espèces pour mieux comprendre les liens qui existent.

Patel et son équipe ont démontré précédemment qu’une autre espèce pouvait bouger en suivant un rythme musical dans une vaste fourchette de tempos. En effet, ils ont découvert que les perroquets présentaient cette capacité, contrairement, semble-t-il, à nos proches parents les chimpanzés et les singes. Contrairement aux chimpanzés et aux singes, les perroquets sont capables d’imiter des sons complexes. Patel avance que le circuit cérébral de l’« apprentissage vocal » (que l’humain et le perroquet partagent et que nous utilisons pour apprendre les sons de la parole) constitue le fondement de l’évolution du traitement du rythme.

Bien que certains oiseaux partagent peut-être le sens du rythme humain, Patel a découvert que lorsque les oiseaux chanteurs apprennent à reconnaître des mélodies humaines, ils ont recours à des signes acoustiques bien différents de ceux qu’utilisent les humains. Dans son article publié récemment dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, il démontre qu’ils « traitent les mélodies davantage comme nous traitons la parole », dit Patel. « Cela démontre que notre expérience mentale de la mélodie pourrait être bien différente de celle de nombreuses autres espèces. » Les travaux récents de Patel sur les chiens visent à comprendre si d’autres espèces peuvent coordonner la hauteur tonale tout comme les humains le font.

« L’une des choses que font tous les gens sur la planète quand ils chantent, c’est de chanter avec d’autres. Quand vous chantez avec d’autres, vous tentez consciemment d’ajuster votre hauteur tonale à celle des autres », dit-il. Certains chercheurs croient que cette habileté se limite aux humains et qu’elle découle peut-être du besoin de soutenir un comportement musical, ainsi que les liens sociaux dans un groupe.

Pour vérifier si seuls les humains détiennent cette habileté, il faut étudier d’autres animaux qui vocalisent ensemble. « Peu d’animaux vocalisent longtemps en groupe », dit Patel. « L’une de ces espèces est le loup qui hurle en bande. »

Patel a eu l’idée d’étudier des chiens hurlant au son de la musique. Le chien descend du loup et « certains chiens hurlent au son de morceaux de musique spécifiques, probablement parce que quelque chose dans la musique leur fait penser à des hurlements », dit-il.

Patel veut aussi étudier les chiens pour examiner dans quelle mesure d’autres animaux partagent une partie de notre capacité à traiter les structures dans des séquences de son. Plus particulièrement, il souhaite explorer si les chiens acquièrent une connaissance implicite de la structure harmonique par l’exposition à la musique.

« L’un des éléments nécessaires au traitement syntactique dans le langage est l’acquisition de connaissances de base quant à la façon dont les éléments d’un système de communication s’imbriquent », dit Patel. Il s’agit d’apprendre implicitement qu’il existe des principes qui déterminent comment les mots se combinent pour faire des phrases et comment les hauteurs tonales se combinent pour faire des mélodies. Il semble que certains des processus cognitifs qui nous permettent de comprendre la structure de la musique sont importants également pour le développement du langage.

Selon Patel, il est probable que le cerveau humain soit prêt à repérer des enchaînements de mots et de hauteurs tonales parce que l’évolution l’a adapté ainsi. Par exemple, les enfants acquièrent des connaissances sur la structure linguistique et musicale en y étant exposée, sans enseignement formel sur la nature des règles structurelles.

« Si on veut savoir si l’évolution est la source de cette spécialisation cérébrale, il faut voir si d’autres animaux intègrent spontanément ces éléments quand ils y sont exposés », dit Patel.

Comme le chien vit avec l’être humain depuis des milliers d’années et qu’il a été exposé à sa musique, Patel croit qu’il pourrait constituer un modèle viable de recherches comportementales sur la perception de la musique. Dans un mémoire publié récemment dans Psychonomic Bulletin & Review, il cite des recherches qui démontrent plusieurs choses, notamment : les chiens sont plus attentifs au comportement et aux signaux humains que les primates; ils possèdent une plage auditive et une résolution en fréquence qui permet une perception musicale de base; et ils jouissent d’une mémoire à court terme auditive supérieure à celle des singes. Tous ces facteurs devraient leur permettre d’apprendre des séquences musicales.

S’il s’avère que les chiens acquièrent une connaissance de la structure musicale par une exposition prolongée, cela voudrait dire que la capacité d’apprendre un système grammatical (fondé sur des règles) par une simple exposition n’est pas l’apanage de la cognition et de la conscience humaine.

Comme les chiens font maintenant l’objet d’expériences en imagerie cérébrale, Patel note qu’il serait possible d’étudier les réactions neuronales des chiens à la structure musicale, ainsi que leurs voies neuronales de la récompense pour voir si la musique leur procure du plaisir tout comme elle le fait chez les humains.

« Je crois que personne n’a encore étudié la cognition musicale chez les chiens d’un point de vue scientifique », dit-il. « Ma participation à l’ICRA m’aide à sortir des sentiers battus et à aborder différemment l’évolution de la cognition humaine. Je crois que cela m’incite à approfondir ces questions et à envisager ce qui distingue la conscience humaine dans un cadre plus large. »