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  • Compte-rendu de recherche
  • Bien-être collectif

Faire le pont entre les domaines scientifiques requiert de la confiance et une identité de groupe

by CIFAR déc. 9 / 16

Les réseaux scientifiques efficaces requièrent des collaborateurs qui contribuent intelligence et expertise.

Mais il faut aussi un lien émotionnel entre les collaborateurs, voire un sentiment de joie. Les scientifiques doivent entrer en lien à trois niveaux pour réussir – émotionnel, cognitif et social.

OBJET DE L’ÉTUDE

Cette étude analyse le mode de fonctionnement des réseaux interdisciplinaires et ce qui donne lieu à leur réussite. Par l’entremise d’études de cas au sein de neuf réseaux, l’article compare les expériences des chercheurs et souligne l’importance de comprendre le rôle des émotions et des interactions sociales dans le processus de recherche, en plus du rôle des aspects intellectuels.

CONTEXTE

La recherche interdisciplinaire gagne en importance. Les articles scientifiques mentionnent plus que jamais des termes comme interdisciplinarité, et un nombre croissant d’entre eux citent d’autres articles à l’extérieur de leur domaine principal. Dans les dernières décennies, les établissements ont financé plus de collaborations interdisciplinaires et il y a eu une augmentation du nombre d’initiatives conçues pour mettre en lien des chercheurs de domaines différents, ainsi qu’avec l’industrie.

Les recherches sur le processus de la recherche interdisciplinaire ont aussi pris de l’ampleur alors que les chercheurs s’efforcent de comprendre comment mesurer ses résultats et garantir la réussite. La plupart de ces recherches ont mis l’accent sur des aspects cognitifs, comme la mesure dans laquelle les chercheurs acquièrent des connaissances d’autres domaines dans leur travail interdisciplinaire et comment ils franchissent les barrières entre leurs connaissances et celles de leurs collègues.

Toutefois, peu d’études ont abordé le rôle des émotions dans le processus. Les auteurs ont souhaité combler cette lacune dans les recherches et contester l’exclusion des facteurs sociaux et émotionnels par l’entremise d’une analyse approfondie de neuf réseaux de recherche interdisciplinaires financés par trois établissements : Institut canadien de recherches avancées, Fondation MacArthur et Institut Santa Fe. Des études de cas ont examiné comment les chercheurs en sont venus à se joindre aux réseaux, ce qu’ils ressentaient à l’égard de leur expérience et comment les instances subventionnaires ont créé un contexte qui a défini leur approche pour mener à bien leurs collaborations.

RÉSULTATS

Les collaborations interdisciplinaires efficaces requièrent l’établissement de liens émotionnels, cognitifs et sociaux. Le groupe de collaborateurs doit pouvoir échanger des idées en transcendant les domaines, tout en créant une identité de groupe et un climat de confiance où les gens peuvent se fier à l’expertise des autres.

« Un grand nombre de personnes ici sont très réputées et nous réalisons des activités savantes. Mais l’idée c’est que… vous n’êtes pas entravés par le fait qu’il y ait des questions étrangères à votre domaine… vous vous dites tout simplement, “OK, voilà une question intéressante. Qu’est-ce que les gens en savent?” Alors vous demandez autour de vous… et vous obtenez habituellement une réponse. »

Dans l’univers cognitif, les chercheurs qui se joignent à un réseau, dont l’objectif est de faire avancer un domaine scientifique, produire des données sur les politiques ou résoudre de grands problèmes mondiaux, doivent détenir l’expertise universitaire et les outils intellectuels nécessaires pour échanger des connaissances dans le domaine d’étude. Les études de cas démontraient que les participants comprenaient le fait que d’ajouter des perspectives de nombreux domaines, comme l’économie et la psychologie, pouvait faire avancer les connaissances dans un domaine donné. La plupart des chercheurs ont dit que l’excellence et l’échange d’idées entre domaines constituaient des indicateurs importants du succès de leur travail. La plupart d’entre eux (65 pour cent) ont suggéré qu’afin de réussir, les chercheurs dans ces collaborations devaient détenir l’expertise nécessaire pour le projet et être ouverts d’esprit.

Bien que les liens intellectuels soient importants, plus de la moitié (58 pour cent) des chercheurs dans l’étude ont dit que c’était un signe de succès quand des chercheurs partageaient un engagement à l’égard de la collaboration interdisciplinaire et, en retour, ils ressentaient un sentiment d’enthousiasme intellectuel collectif. Plus du quart (28 pour cent) ont fait des commentaires sur la joie de la collaboration en général. 

En outre, 77 pour cent des participants ont mentionné des facteurs interactionnels, comme d’apprendre des uns des autres et tisser de profonds liens sociaux, comme marqueurs du succès de leurs réseaux. Près de la moitié d’entre eux ont décrit leurs collaborateurs comme de bons dirigeants et des personnes sociables, et ont dit que l’atmosphère était amicale. Ces commentaires reflètent la valeur d’un environnement social qui renforce l’engagement des participants envers le réseau et contribue à leur sentiment d’être capable d’accomplir de grandes choses grâce à leurs collaborations de recherche.

Quand les participants ont décrit des collaborations interdisciplinaires qui ont mal tourné, ils ont utilisé un langage qui reflétait un accent similaire sur le social, l’émotionnel et le cognitif. Par exemple, ils ont dit que les groupes n’avaient pas réussi à créer une « mission commune », et ont décrit des styles de communication incompatibles. Ils ont parlé de fermeture d’esprit et d’attentes irréalistes face à la recherche.

Les chercheurs ont aussi découvert que la façon dont les bailleurs de fonds conçoivent les réseaux définit la nature des interactions. Par exemple, certains établissements conçoivent leurs réseaux autour de la formulation de recommandations stratégiques spécifiques, alors que d’autres abordent des questions plus larges avec un horizon temporel plus lointain. De nombreux chercheurs dans l’étude ont dit que les objectifs de l’instance subventionnaire doivent pouvoir s’harmoniser avec les objectifs des chercheurs pour que les recherches portent des fruits.

« Je crois fermement que tout groupe qui entreprend des recherches interdisciplinaires doit se prévaloir d’un même langage. Notre groupe, je crois, est un excellent exemple d’un groupe qui fonctionne, car nous réussissons à discuter de sujets à partir de points de vue disciplinaires différents [par ex., psychologie versus économie]… Il n’y a aucune personnalité dominatrice ni aucun “territoire scientifique” à défendre. »

MÉTHODES

Les chercheurs ont analysé des données biographiques et des publications, distribué des sondages, observé des réunions et mené des entrevues auprès de 57 membres de neuf réseaux de recherche — tous vu comme fonctionnant bien — pour déterminer les facteurs de réussite. Les réseaux de recherche couvraient un vaste éventail de sujets dans de nombreux domaines, y compris interactions sociales et bien-être, premières expériences et développement cérébral, et les origines géochimiques de la vie.

Les réponses les ont menés à mettre au point le concept de plateformes cognitives-émotionnellesinteractionnelles communes, comme cadre pour comprendre de telles collaborations. Ils ont réparti les réponses dans les trois catégories suivantes, en notant la fréquence à laquelle les chercheurs faisaient des commentaires associés à chaque dimension. Ils ont analysé quels éléments facilitaient le succès, comme l’identité de groupe, et des éléments que partagent les réseaux efficaces, comme des outils intellectuels communs et des relations significatives.

RÉPERCUSSIONS

Le résultat qui signale qu’une collaboration interdisciplinaire efficace requiert un engagement cognitif, émotionnel et social est pertinent pour les établissements où évoluent des réseaux interdisciplinaires, et pour les chercheurs et les professionnels de l’industrie qui y participent. Cette étude suggère que lors de la conception des divers éléments de ces programmes, comme le processus de sélection des participants et le format des réunions, les organisations devraient envisager, par exemple, comment les membres interagiront et s’il y a des objectifs communs, des styles de communication compatibles et un sentiment similaire d’enthousiasme à l’égard de la promesse de la collaboration interdisciplinaire.

RÉFÉRENCE

Shared cognitive-emotional-interactional platforms: markers and conditions for successful interdisciplinary collaborations. V. Boix Mansilla et al., Science, Technology & Human Values, 1-42 (2015).

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