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De nouveaux modèles pour la prospérité

by CIFAR janv. 14 / 17

L’innovation sociale au service des sociétés inclusives

Le 5 mai 2015, en partenariat avec la fondation de la famille J.W. McConnell, l’ICRA a organisé un dialogue dans le cadre de sa série Agents de changement dont l’objectif était d’explorer les défis que pose l’inégalité dans la société contemporaine et comment l’innovation sociale pourrait favoriser l’inclusion sociale. Ce symposium a réuni des chercheurs, des dirigeants d’entreprise et des représentants du monde gouvernemental et communautaire qui ont échangé idées et perspectives dans le but de mettre au jour des innovations susceptibles d’aider les gens à prospérer dans un monde en évolution.

Animé par Antonia Maioni, membre du Conseil de recherches de l’ICRA et professeure, cet événement a mis en vedette des présentations des spécialistes suivants : Peter Hall, codirecteur et Boursier principal du programme Bien-être collectif de l’ICRA et professeur à l’Université Harvard; Jane Jenson, Boursière principale du programme Bien-être collectif de l’ICRA et professeure à l’Université de Montréal; et Michel Venne, directeur général et fondateur de l’Institut du Nouveau Monde. Ce compte rendu donne un aperçu des messages clés issus de ces présentations et des discussions en groupe qui ont suivi.

PETER HALL

Relations sociales et inégalités

L’attention accordée aux niveaux de revenu relatif (p.ex., revenus les plus élevés au Canada) fait oublier l’impact plus important du revenu absolu. Hall a fait remarquer que les revenus médians n’ont pas augmenté de façon marquée au Canada au cours des dernières années, et que malgré la baisse progressive des taux de pauvreté au Canada, ceux-ci demeurent très élevés dans certains groupes démographiques (p.ex., communautés autochtones). Par ailleurs, cette stagnation des revenus médians est liée à une faible hausse des niveaux de productivité et à un écart croissant entre la productivité et le taux de croissance des salaires. Alors que les revenus sont devenus de plus en plus inégaux, un nombre croissant de produits de base, autrefois fournis comme biens publics, sont devenus des marchandises.

Les problèmes de l’inégalité ne peuvent pas être entièrement résolus par des mesures de redistribution de l’État. On devrait accorder de l’attention à la « prédistribution » dans la société. La prédistribution est la distribution, par les institutions de l’économie canadienne, des revenus marchands avant impôts et transferts. Cela inclut notamment la réglementation gouvernementale relative aux salaires et aux pensions, et les mesures prises par les entreprises envers leurs parties prenantes (p.ex., en fonction de la puissance des syndicats). Enfin, l’approvisionnement public est important. Il faudrait aussi comprendre dans quelle mesure les gouvernements sont prêts à fournir des biens publics à prix modique (p.ex., installations sportives, transport en commun, bibliothèques). 

En élargissant notre conception de l’inégalité, nous passons à une approche du bien-être fondée sur les capacités. Tous les gens font face à un ensemble commun de défis de l’existence et relèvent ces défis avec un certain ensemble de capacités. Hall suggère que le bien-être correspond à un équilibre entre les défis de l’existence et les capacités. Les capacités sont en partie issues des expériences de la petite enfance, mais elles sont aussi déterminées par la position qu’une personne occupe dans un ensemble plus large de relations sociales et économiques. Le recours à certaines ressources économiques peut accroître ces capacités (p.ex., revenu, sécurité d’emploi). De plus, chaque personne occupe une position au sein de structures sociales qui procure des ressources sociales (p.ex., réseaux sociaux) et qui définit son statut social. Au-delà de la distribution des ressources économiques, les ressources sociales jouent un rôle important. Tout comme les ressources économiques, les ressources sociales sont inégalement distribuées.

Ceux qui font la promotion de la justice et de l’inclusion sociales devraient se soucier de la distribution des ressources sociales et de l’accès qu’ont les gens aux réseaux sociaux. Les organisations civiques devraient chercher à bâtir des réseaux sociaux, car il pourrait être tout aussi important de modifier les hiérarchies de statuts que de fournir davantage de ressources matérielles. En matière de politiques publiques, Hall avance l’idée que les gouvernements peuvent se concentrer sur la distribution des ressources matérielle sans se rendre compte que cette distribution peut par inadvertance contribuer ou nuire à la distribution des ressources sociales. Par exemple, on peut adopter des règlements de zonage qui favorisent l’embourgeoisement dans le but de stimuler l’activité économique, mais ces règlements peuvent avoir des conséquences négatives involontaires en appauvrissant l’activité sociale dans le quartier visé. L’élaboration des politiques publiques doit être vue comme un processus de création de ressources sociales.

JANE JENSON

Y a-t-il des innovations pour l’inclusion sociale?

Les discours politiques ont évolué depuis quelques années et réservent une plus grande place à des politiques et à des plateformes qui visent à combattre la pauvreté. Selon Jenson, malgré cette attention accrue, les stratégies d’action anti-pauvreté ne sont pas en soi des stratégies de promotion de l’égalité. Si l’État ou la société civile agit pour mettre fin à la pauvreté, cela ne signifie pas nécessairement que ces intervenants combattent d’autres formes d’inégalité, qu’il s’agisse d’inégalités en matière de distribution des revenus, du pouvoir social et politique, de la participation ou des possibilités d’avancement. Jenson a aussi souligné qu’une plus grande inclusion sociale requiert une plus grande participation. Les politiques de l’État doivent donc chercher à favoriser d’autres dynamiques de participation, notamment par le biais de l’emploi et de la société civile. 

Il y a diverses thèses qui insistent sur différents avantages d’une plus grande inclusion et d’une plus grande égalité. Par exemple, certains mettent l’accent sur le côté pratique, car ils estiment que la cohésion sociale mène à une plus grande stabilité sociale, tandis que d’autres défendent l’inclusion parce qu’elle est implicitement « juste » sur le plan éthique. D’autres encore soulignent les avantages économiques de l’inclusion sociale en affirmant que les sociétés plus égalitaires produisent de meilleures innovations dans les domaines de la santé et de l’économie. Un autre argument en faveur de l’inclusion sociale y voit un moyen d’arriver à une fin telle qu’une plus grande croissance économique.

Les innovations sociales qui réussissent à mener à l’inclusion sociale misent sur des collaborations à l’échelle du système. Les innovations sociales peuvent prendre la forme de nouvelles idées ou de nouveaux produits ou services, ou bien de nouvelles institutions ou relations créés pour résoudre des problèmes sociaux urgents. On peut considérer les innovations comme des éléments implicites dans le processus d’accroissement d’échelle où on commence par un petit projet et on transpose les changements ou les avancées à un autre niveau ou à une autre échelle de manière à toucher un plus grand nombre de personnes. Jenson a cité des études réalisées récemment dans diverses villes européennes qui démontrent que ce sont les systèmes mixtes, où il y a collaboration entre le secteur public, le secteur privé et la société civile, qui sont les plus propices à la création d’innovations favorisant l’inclusion sociale. Quand divers secteurs collaborent au niveau du financement et de la prestation de services, des impacts réels ont pu être documentés.

Les politiques visant à promouvoir l’inclusion sociale devraient envisager une approche « à trois pattes » qui comprend :
1) une redistribution des revenus;
2) de nouveaux droits, et
3) de nouveaux services.

Par exemple, la nouvelle allocation canadienne pour enfants lancée par le gouvernement en 2013 est indéniablement bénéfique pour les familles canadiennes, mais elle ne modifie pas la distribution des ressources et du pouvoir entre les familles, pas plus qu’elle n’améliore l’accès à des services de garde abordables et de qualité. Qui plus est, elle n’accorde pas de nouveaux droits aux familles et aux parents, comme le congé de paternité. Pour qu’une politique comme celle-ci soit vue comme une innovation sociale qui favorise l’inclusion sociale et la réduction des inégalités, il faut qu’elle soit accompagnée de services et de droits. Ces services et droits seraient également considérés comme des innovations sociales. 

MICHEL VENNE

Inégalités et démocratie

L’égalité est un principe fondamental d’une société démocratique. De nos jours, l’idéal de l’égalité est menacé par le recul de la participation démocratique. Venne suggère que la crise politique de 2012 au Québec, avec ses manifestations d’étudiants, de groupes environnementaux et d’organisations de la société civile, ainsi que de ses marches des casseroles, était représentative de la réaction des gens à la montée de l’inégalité au sein de la société. Les résultats des élections de 2012 qui ont suivi se sont aussi fait l’écho des frustrations populaires.

La participation démocratique favorise l’inclusion sociale. Ces dernières années, l’Institut du Nouveau Monde a lancé un processus de consultation sur l’état de la démocratie au Québec. « Nous sommes démocratie », le rapport qui en a résulté, a révélé qu’il existe des pratiques participatives, mais que les consultations publiques, les évaluations d’impacts environnementaux de grands projets et les consultations municipales sont des processus où la participation est une priorité secondaire. On met plutôt l’accent sur la création de partenariats et sur des moyens de faciliter la délégation de pouvoirs aux citoyens entre les élections.

L’éducation citoyenne et la réforme électorale pourraient être des domaines clés pour la promotion de la participation démocratique. Le rapport « Nous sommes démocratie » a dégagé sept grands axes qui permettraient d’accroître la participation, dont l’éducation citoyenne et la réforme électorale. Grâce à ces deux mesures, les gens pourraient avoir la conviction que leur participation a un impact réel. Venne avance que cela serait particulièrement important quand on songe au taux de participation électorale qui diminue depuis des décennies. Toutefois, Venne soutient que ce recul de la participation ne se voit pas partout au sein de la société canadienne, car il varie en fonction des inégalités de revenu. Par exemple, l’écart entre la participation électorale des diplômés universitaires et celle des gens qui n’ont qu’un certificat d’études secondaires est important et continue à se creuser.

Les ressources matérielles et symboliques, et les capacités influencent le taux de participation. Certaines théories tentent de décrire le phénomène du déclin de la participation et, selon Venne, les plus convaincantes tiennent compte non seulement de l’impact des ressources matérielles, mais aussi des ressources symboliques (p.ex., le statut social) et des capacités. Selon Venne, la confiance est l’un de ces facteurs dans la société que la croissance des inégalités influence beaucoup. L’érosion de la confiance entre les élus et le public ou entre d’autres groupes sociaux séparés par des disparités sans cesse croissantes détourne les gens d’une économie sociale dont les membres sont davantage en interaction. 

Le processus de consultation de l’Institut du Nouveau Monde a permis de cerner six leviers qui peuvent contribuer à réduire les inégalités, à savoir :
1) une fiscalité progressive;
2) une fiscalité des entreprises fondée sur la responsabilité sociale et environnementale des dites entreprises;
3) des transferts sociaux pour garantir à toute personne la satisfaction de ses besoins de base, selon la mesure axée sur les conditions du marché, et un nouveau mécanisme de soutien jusqu’à la sortie de la pauvreté;
4) la prestation de services publics;
5) une réglementation du marché du travail qui s’attaque aux écarts de salaire et aux écarts de pouvoir; et
6) la solidarité.

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