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Corinne Maurice : L’étude du corps humain en tant qu’écosystème

by Eva Voinigescu févr. 13 / 17
GutInstinct

Corinne Maurice venait tout juste d’obtenir un doctorat en biologie microbienne aquatique, mais elle n’était pas certaine de ce qu’elle voulait en faire.

C’est alors qu’un mentor avec qui elle désirait travailler lui a suggéré d’appliquer ses compétences de microbiologiste à l’étude du corps humain et cela a suscité son intérêt. 

« La formation que j’ai reçue portait sur l’écologie et les écosystèmes, et je me suis soudainement mise à considérer le corps humain sous cet angle et c’est quelque chose qui n’avait jamais été fait. J’ai trouvé ça tellement emballant », dit-elle. 

Maurice est une nouvelle Chercheuse mondiale CIFAR-Azrieli au sein du programme Microbiome humain. Elle commence aussi sa troisième année à titre de professeure dans le département de microbiologie et immunologie de l’Université McGill et est en train de s’installer dans son laboratoire qu’elle a commencé à mettre sur pied il y a deux ans.

Quand Maurice a décidé de se tourner vers l’étude du microbiome humain, le défi de se lancer dans un domaine naissant lui plaisait. À l’époque, il y avait peu de publications sur le sujet et celles-ci ne traitaient pas des questions que Maurice était en mesure d’aborder. Elle se disait que l’étude de l’intestin humain d’un point de vue purement médical risquait de ne pas révéler toute l’histoire. En s’attaquant aux mêmes défis avec la perspective d’une personne étrangère au domaine, peut-être pourrait-elle produire de nouvelles connaissances.

Même si elle devait maintenant se pencher sur tout un éventail de nouvelles communautés microbiennes, il était clair pour Maurice que ses compétences en laboratoire et que sa façon d’aborder les communautés microbiennes aquatiques pouvaient s’appliquer à ce nouveau domaine.

En tant que stagiaire postdoctorale, Maurice a tiré profit de sa perspective singulière pour appliquer une technique créée pour l’analyse des communautés microbiennes aquatiques (tri cellulaire par cytofluorométrie, fluorescence-activated cell sorting ou FACS) à l’étude de l’état métabolique du microbiote intestinal en masse. Cette technique permet aux chercheurs de trier différentes cellules en fonction des caractéristiques de fluorescence et de diffusion de la lumière des cellules. À l’aide de cette méthode, Maurice a réussi à identifier des membres métaboliquement actifs du microbiote intestinal et à démontrer l’effet d’antibiotiques et d’autres médicaments sur l’expression génique d’une espèce individuelle de bactéries au sein d’une communauté microbienne intacte.

Le FACS pourrait se révéler utile pour l’étude des fondements moléculaires des causes de certaines maladies associées au microbiome et caractérisées par des différences dans l’activité métabolique des communautés microbiennes. Comprendre la nature des microorganismes qui sont métaboliquement actifs dans l’intestin plutôt que de simplement connaître leur nombre pourrait nous permettre d’anticiper les réactions individuelles aux médicaments.

Dans ses recherches antérieures, Maurice a aussi examiné l’effet de l’alimentation et de certains médicaments sur le microbiome. Par exemple, elle a démontré que certains composés chimiques – pas seulement les antibiotiques, mais aussi les antidouleurs et les antihistaminiques – peuvent avoir un effet sur la physiologie, la structure et l’expression génique des bactéries, ainsi que sur la composition globale de la communauté du microbiome intestinal actif.

« Les médicaments sont des molécules qui contiennent du carbone et les sources de carbone sont des aliments pour les bactéries. Alors si c’est le cas, qu’arrive-t-il aux médicaments? La dose administrée est-elle adéquate? »

Selon Maurice, si l’on savait exactement ce qui se passe dans ces interactions entre le microbiote et les médicaments, on pourrait modifier les traitements, atténuer les effets secondaires et même trouver d’autres traitements contre l’infection. Toutefois, elle précise que ces développements se feront encore longtemps attendre. 

Maurice préfère changer la façon dont nous structurons les questions sur le microbiome. Elle croit qu’il nous faut arrêter de voir les bactéries et les virus comme des agents qui désirent nous tuer ou nous rendre malades. Elle souligne que des populations entières vivent en santé, même si elles sont l’hôte de parasites intestinaux.

Maurice s’intéresse tout particulièrement à l’utilisation de virus infectés par des bactéries, appelés phages, pour traiter la prolifération bactérienne. Comme les phages n’infectent que les bactéries, ils pourraient constituer un traitement prometteur contre l’infection.

« Règle générale, si vous êtes malade, il y a une bactérie, habituellement un pathogène, qui vous rend malade. Les antibiotiques sont une solution, oui, mais c’est un peu comme si pour tuer un termite dans la maison, vous décidiez de faire exploser la maison au grand complet », dit-elle.

Dans le cadre de projets futurs, Maurice aimerait mettre au point un meilleur modèle in vitro pour l’étude des interactions dans le microbiome. Elle désire tisser un partenariat avec le laboratoire de micro et nanobioingénierie de l’Université McGill où les chercheurs développent une « une voie gastro-intestinale sur une puce » qui peut simuler l’environnement de l’intestin humain. 

La mise au point d’un tel modèle est un exemple du type de projets interdisciplinaires que la nomination récente de Maurice à titre de Chercheuse mondiale CIFAR-Azrieli pourrait favoriser.

« Le CIFAR me permet d’avoir accès à des occasions dont j’ignorais même l’existence et je me trouve tout d’un coup à rencontrer des gens formidables qui font du travail extrêmement pertinent. Le CIFAR favorise une grande ouverture entre les domaines et ça me plaît. Chacun apporte sa propre expérience au profit des autres. Je crois que sans l’aide d’autres personnes je ne pourrais jamais réussir à trouver réponse aux grandes questions qui m’intriguent », dit-elle.

Le CIFAR donnera aussi l’occasion à Maurice de participer à la vulgarisation de la science, particulièrement auprès des enfants et des jeunes femmes, des communautés avec lesquelles elle a à cœur de travailler. Enfant, Maurice débordait de curiosité et ses parents l’encourageaient.

« On m’a toujours dit : “Si tu as des questions, n’ait pas peur, pose-les et cherche la réponse” », se rappelle-t-elle. Dans ses efforts de sensibilisation et d’éducation scientifiques auprès de la prochaine génération, Maurice désire montrer aux enfants que les adultes n’ont pas toutes les réponses et, qu’en fait, le travail de certains adultes, comme elle, est de poser des questions. 

« Je me rends compte à quel point j’ai eu de la chance. Je n’ai jamais été victime de préjugés, on ne m’a jamais dit qu’il y avait des choses que je ne serais pas capable de faire. J’ai eu la chance d’interagir avec pleins de gens différents. Si je peux redonner ne serait-ce qu’une fraction de ce que j’ai reçu, j’aurai l’impression d’avoir accompli quelque chose. »