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En conversation : La montée de la droite populiste

by CIFAR juin 8 / 17
The Rise of Populism


Il y a un an, une majorité de citoyens du Royaume-Uni ont voté en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, renversant des décennies d’intégration croissante avec l’Europe.


En novembre, Donald Trump a été élu président des États-Unis avec une plateforme anti-immigration et anti-libre échange. Les nationalistes de l’extrême droite ont mené des campagnes solides dans un certain nombre de pays, y compris la France, où la candidate présidentielle Marine Le Pen a remporté le tiers des votes exprimés. Tous ces développements arrivent dans le sillage d’inquiétudes relatives à la croissance de l’inégalité et de soucis quant aux effets de l’immigration et de l’automatisation sur les ouvriers.

Nous avons demandé à trois boursiers de l’ICRA de parler de la situation politique et économique actuelle. Daron Acemoglu est Boursier principal au sein du programme Institutions, organisations et croissance de l’ICRA et économiste au Massachusetts Institute of Technology. Rafael Di Tella est Boursier principal au sein du programme Interactions sociales, identité et mieux-être de l’ICRA et économiste à l’Université Harvard. Paul Pierson est Boursier principal au sein du programme Bien-être collectif et politologue à l’Université de la Californie à Berkeley.  

Dans la dernière année, nous avons vu le R.-U. voter en faveur de la sortie de l’Union européenne, les États-Unis élire Donald Trump et avons observé une croissance généralisée du nationalisme d’extrême droite. Existe-t-il un lien entre ces événements et, le cas échéant, quelle en est la cause?


Rafael Di Tella

Rafael Di Tella : 
J’imagine qu’on pourrait commencer par parler de la méfiance envers l’élite. Il y a de nombreuses dimensions en jeu, et l’une d’entre elles qui m’intéressent est le dédain pour ce que l’élite appellerait la « compétence ». Il s’agit en partie d’une réaction naturelle à des revendications exagérées formulées par des personnes éduquées, par exemple, des économistes qui examinent les gains associés à la mondialisation. Mais il s’agit en partie simplement du rejet par les électeurs de quelque chose qui n’a pas été très utile pour eux. Parfois, cela se traduit en quelque chose de constructif, comme l’appréciation de connaissances « pratiques » fondées sur le bon sens par opposition à une éducation spécialisée. Mais bien souvent ça n’est pas le cas : les électeurs préfèrent quelqu’un d’incompétent, car il pense qu’au moins « cette personne ne les arnaquera pas (sciemment) ». Comme je l’ai dit, ce rejet de la compétence n’est qu’une dimension du populisme qui semble importante, et je crois que cela est un enjeu plus important dans le cas de Trump et du Brexit, que dans celui des nationalistes de droite.


Daron Acemoglu

Daron Acemoglu : 
Ils sont très étroitement liés. Dans les deux cas, ces événements constituent le point culminant d’une série de changements économiques et sociaux. Les É.-U. et le R.-U. ont connu des gains de productivité associés aux changements technologiques et à la mondialisation, mais une fraction considérable de la population n’en a pas tiré profit. Au contraire, ces deux processus ont entraîné des difficultés supplémentaires pour les ouvriers en fabrication, ainsi que pour les régions où se fait beaucoup de fabrication. En même temps, de vastes changements sociétaux ont continué à miner la hiérarchie sociale existante qui plaçait les hommes blancs au sommet. Combinés avec la crise financière, qui a d’autant plus érodé la confiance envers les institutions, ces changements ont créé la tempête parfaite pour la montée du populisme de droite. En blâmant les étrangers et les immigrants, en exigeant des mécanismes de protection pour les emplois qui ont disparu, en prétendant rétablir l’ancienne hiérarchie sociale et en répudiant les élites qui ont présidé sur les décennies précédentes de changements économiques, cette idéologie constitue un attrait naturel pour des segments de la population qui se sentent aliéné, abandonnés et en colère.

Cela dit, il ne faudrait pas non plus voir ces résultats politiques comme étant inévitables ou irréversibles. En fin de compte, Trump et le Brexit n’ont obtenu qu’une mince majorité. De meilleures façons de composer avec les changements économiques des nombreuses dernières décennies, et un équilibre politique offrant des politiques plus soucieuses des préoccupations des laissés-pour-compte auraient pu facilement gruger quelques points au soutien accordé à ces programmes populistes de droite.


Paul Pierson

Paul Pierson :  Je ne suis pas en désaccord avec ces observations, mais je suggérerais quelques autres éléments. Premièrement, pour ajouter aux arguments de Daron, je soulignerais l’importance des changements culturels et démographiques, ainsi que de la dislocation économique. Le déclin du statut perçu de la classe ouvrière blanche s’est révélé un catalyseur très important – probablement aussi important que les tendances purement économiques – pour le populisme de droite. Aux États-Unis, le soutien en faveur de Trump était étroitement lié aux mesures du ressentiment social.

Deuxièmement, il ne s’agit pas seulement de tendances sociales vastes et impersonnelles. Il serait erroné d’ignorer le rôle des efforts organisés pour fomenter et exploiter la colère politique. De nombreuses personnes vues comme l’« élite » — à la fois en politique et dans les médias – ont perçu qu’il était avantageux, sur le plan des profits ou des votes, d’alimenter ces ressentiments. Cela fut, dans plusieurs cas, une stratégie consciente, poursuivie pendant de nombreuses années. Au Royaume-Uni, cela s’est souvent traduit par des coups bas envers l’Union européenne – un bouc émissaire facile d’accès pour tout un éventail de tensions sociales et de déceptions. Aux États-Unis, il y a eu des attaques cinglantes dirigées contre le gouvernement et contre des institutions établies dans les médias et les universités, et la lente croissance de l’inclusion de divers groupes sociaux, comme les femmes et les minorités, qui menace les hiérarchies antérieures. À quel point cela est-il d’ordre institutionnel – l’incapacité des institutions à relever le défi de s’adapter à des circonstances en changement? Les gens ont-ils raison de se méfier de l’élite? Y a-t-il de meilleures interventions institutionnelles possible que celles que nous avons observées?  

Di Tella : 
Ils ont évidemment raison de se méfier de l’élite. Le système politique a tendance à simplifier et à exagérer les mérites de ce que nous savons. La méthode courante est de faire des prévisions optimistes quant aux politiques que nous souhaitons et que nous voyons globalement comme une bonne chose, mais qui baignent dans l’incertitude. Mais d’une façon ou d’une autre, tous les doutes et les mises en garde sont évacués quand la politique s’en mêle. Fait étrange, les voix dissidentes se voient accorder bien peu de place dans les débats stratégiques. Peut-être s’agit-il là du mode de fonctionnement de la politique. Peut-être s’agit-il de quelque chose de plus profond, car je note qu’une telle méfiance ou que l’effondrement de la dissension se produit aussi dans les cercles universitaires.

Acemoglu :  Oui et non. Oui car l’échec des institutions est l’échec de l’élite, et l’élite est depuis longtemps silencieuse quant au sort du peuple. Des deux côtés de l’Atlantique, on a présenté le changement technologique et la mondialisation comme de véritables merveilles, comme des processus avantageux pour tout le monde. Et un grand pan de la société a connu les pires décennies dont on peut se souvenir en termes de gains économiques. Cela engendre la méfiance envers les institutions et, peut-être à juste titre, engendre aussi la méfiance envers l’élite.

Non, parce que la solution de rechange à l’élite actuelle est une nouvelle élite moins fiable, plus opportuniste et plus corrompue, qu’incarne Donald Trump ou Marine Le Pen. La méfiance envers l’élite engendre la montée de la « politique de l’homme fort » ou de la femme forte en France, où un leader charismatique piétine les institutions et alimente le populisme, la xénophobie, et ce, sans présenter de solutions de rechange viables.

Si la méfiance envers l’élite menait à un processus de solution davantage ascendant, cela serait souhaitable, mais cela s’est peu vu. Peut-être est-il inévitable que la première ronde de méfiance envers les institutions actuelles et l’élite mène à des solutions faciles, comme celles présentées par Syriza en Grèce, Podemos en Espagne ou Trump aux États-Unis. Il est vrai que la participation de la société civile à la sphère politique requiert du travail et des efforts.

Pierson :  L’une des difficultés principales de l’époque est que nos institutions commandent de moins en moins de respect, en partie en raison d’indications croissantes de transactions intéressées parmi les puissants. Toutefois, des preuves solides demeurent indiquant que, quoique ternies, les institutions fondamentales de la démocratie libérale – y compris le gouvernement, les universités et les médias traditionnels – se sont révélées essentielles à l’extraordinaire expansion au long cours des possibilités dans la vie et du niveau de vie. Ces institutions ont joué un rôle essentiel dans la promotion des compromis et de la confiance – oui, imparfaits – relativement aux connaissances scientifiques – oui, imparfaites – qui ont permis ces gains. Les mouvements politiques qui ont promis une revanche contre l’élite, mais qui ont montré leur mépris pour le savoir et les institutions fondamentales, et qui ont renié la nécessité de compromis politiques et sociaux, sont très peu susceptibles d’agir en faveur des citoyens qui sont à juste titre frustrés par le statu quo. Alors que j’écris ces mots, la chambre des représentants aux É.-U., à majorité républicaine, vient juste de voter en faveur de la grande priorité législative d’un président républicain prétendument anti élitiste : l’élimination de l’assurance maladie pour plus de 20 millions d’Américains afin de payer pour d’importantes réductions d’impôt visant les 2 pour cent les plus riches du pays. Marine Le Pen, nationaliste de droite, a perdu les élections en France et, précédemment, l’Autriche et les Pays-Bas ont rejeté des candidats similaires. Le vent a-t-il commencé à tourner? Que la réponse soit oui ou non, que doit-il se produire maintenant pour que les gens retrouvent leur confiance envers les gouvernements et les autres institutions?

Acemoglu :  La défaite de Marine Le Pen dans les élections présidentielles françaises est une bonne nouvelle pour la France, une bonne nouvelle pour l’Europe et une bonne nouvelle pour le monde. Mais il serait tout à fait faux de croire que cela veut dire que le vent a tourné.

Le soutien au mouvement anti-immigration au R.-U. et le soutien aux politiques horribles et agressives en faveur de la suprématie blanche aux É.-U. sont considérablement plus faibles que les sentiments contre l’islam et l’immigration en France. Dans ces trois cas, le point commun est la montée du populisme de droite qui est aussi devenu de bien des façons plus horrible. Toutefois, dans ces trois pays, il n’y avait aucune majorité en faveur de la version la plus extrême du populisme de droite. Une série d’erreurs et de particularités institutionnelles ont donné lieu au Brexit au R.-U. et à la présidence désastreuse de Donald J. Trump aux États-Unis.

La situation, vue de cette façon, suggère que ce n’est pas le populisme de droite qui a triomphé, mais que nous vivons dans un monde profondément polarisé où les deux pôles continuent à se disputer la suprématie pour la prochaine décennie et peut-être après. Nous devons nous préparer à une lutte de longue haleine. Conséquemment, il faut comprendre les griefs qui ont favorisé le soutien accordé à ces candidats non issus de l’establishment, tout en épousant les valeurs fondamentales qui font des sociétés démocratiques, tolérantes et ouvertes la seule voie possible pour l’avenir.

Di Tella :  Je crois être d’accord avec la perspective de Daron. L’« échec » de Le Pen ne signale pas que le vent a tourné. Dans les faits, les candidats populistes ont obtenu de bien meilleurs résultats que ce qu’une masse de gens croyait possible dans les pays développés. L’élection française confirmerait plutôt la vision selon laquelle il y a nombre de gens en colère contre l’élite et que nous comprenons mal ce phénomène.

Je crois que pour reconquérir la confiance en nos institutions, les électeurs souhaiteront voir un équilibre du pouvoir différent – entre l’élite et les représentants élus démocratiquement – et cela nécessitera une distribution fonctionnelle du revenu quelque peu différente. À plus long terme, il faudra peut-être aussi effectuer un changement sur le plan des aspirations matérielles. La création de la plupart de nos architectures démocratiques et fiscales remonte à des époques de forte croissance. Je pensais qu’il aurait été possible de les conserver en une ère de faible croissance, mais je crois avoir quelque peu pris mes désirs pour des réalités.

Pierson :  Un niveau relativement élevé de confiance envers les institutions découle d’un ensemble inhabituel de circonstances historiques. La confiance envers les institutions provient d’efforts très fructueux destinés à construire la prospérité à la suite de la combinaison terrible de la guerre et de la dépression. Il semble beaucoup plus facile d’engendrer le mécontentement et la perturbation plutôt que la confiance. Un élément de solution possible serait un engagement rehaussé de la part de l’élite politique à soutenir nos institutions fondamentales, plutôt que d’avoir la volonté d’endommager ces institutions en vue de bénéfices à court terme, comme ce qui se produit aux États-Unis. En outre, il faudrait que l’élite reconnaisse que pour œuvrer à l’appui de ces institutions, il est nécessaire de mieux répondre aux besoins et aux soucis des laissés-pour-compte. J’aimerais bien être plus optimiste quant aux chances de voir de tels développements se concrétiser.