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L’oubli peut vous rendre plus intelligent

by Eva Voinigescu juin 21 / 17
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Pour la plupart des gens, avoir une bonne mémoire veut dire être capable de se souvenir clairement de plus d’informations pendant longtemps. Pour les neuroscientifiques aussi, l’incapacité de se souvenir des choses a longtemps été vue comme un échec des mécanismes cérébraux d’entreposage et d’extraction de l’information. 

Mais selon un nouvel article de synthèse de Paul Frankland, Boursier principal au sein du programme Développement du cerveau et de l’enfant de l’ICRA, et de Blake Richards, Boursier associé au sein du programme Apprentissage automatique, apprentissage biologique, notre cerveau travaille activement à oublier. En fait, les deux chercheurs de l’Université de Toronto proposent que l’objectif de la mémoire n’est pas de transmettre l’information la plus juste au fil du temps, mais plutôt de guider et d’optimiser la prise de décisions intelligentes en conservant de précieux éléments d’information.  

« Il est important pour le cerveau d’oublier les détails non pertinents et de plutôt mettre l’accent sur les trucs qui seront utiles pour la prise de décisions dans la vraie vie », dit Richards.

Cet article de synthèse, publié cette semaine dans la revue Neuron, examine les écrits sur le souvenir, appelé persistance, et le corpus de recherche plus récent portant sur l’oubli ou transience. La masse croissante des recherches sur les mécanismes cérébraux qui favorisent l’oubli révèle qu’il s’agit d’un élément tout aussi important pour notre système mnésique que le souvenir.  

« De nombreux résultats issus de recherches récentes indiquent qu’il y a des mécanismes qui favorisent la perte de mémoire et que ceux-ci sont distincts de ceux associés à l’entreposage de l’information », dit Frankland.

L’un de ces mécanismes est l’affaiblissement ou l’élimination de connexions synaptiques entre les neurones où les souvenirs sont encodés. Un autre mécanisme, étayé par des résultats du propre laboratoire de Frankland, est la génération de nouveaux neurones à partir de cellules souches. Alors que de nouveaux neurones s’intègrent dans l’hippocampe, les nouvelles connexions remodèlent les circuits hippocampiques et écrasent les souvenirs entreposés dans ces circuits, ce qui les rend plus difficilement accessibles. Cela pourrait expliquer pourquoi les enfants, dont l’hippocampe produit davantage de nouveaux neurones, oublient tant d’information.

Il peut sembler contre-intuitif que le cerveau dépense autant d’énergie à créer de nouveaux neurones aux dépens de la mémoire. Richards, dont les recherches misent sur les théories de l’intelligence artificielle (IA) pour mieux comprendre le cerveau, a examiné des principes d’apprentissage issus de l’IA en vue de trouver des réponses. À l’aide de ces principes, Frankland et Richards avancent que l’interaction entre le souvenir et l’oubli dans le cerveau humain nous permet de prendre des décisions plus intelligentes fondées sur la mémoire.

Cela se fait de deux façons. Premièrement, l’oubli nous permet de nous adapter à de nouvelles situations en laissant aller des informations obsolètes et éventuellement trompeuses qui ne peuvent plus nous aider à cheminer à travers des environnements en changement.

« Si vous essayez de naviguer le monde et que votre cerveau est constamment en train de faire surgir de multiples souvenirs conflictuels, il devient plus difficile pour vous de prendre une décision éclairée », dit Richards.

Deuxièmement, l’oubli facilite la prise décisionnelle en nous permettant de faire une généralisation sur les événements passés pour en comprendre de nouveaux. En intelligence artificielle, ce principe s’appelle la régularisation et se fonde sur la création de modèles informatiques simples qui priorisent l’information principale, mais éliminent les détails spécifiques, permettant une application plus large.

Les souvenirs dans le cerveau fonctionnent d’une façon similaire. Quand nous nous souvenons seulement du fond d’une rencontre plutôt que de chaque détail, cet oubli contrôlé des détails insignifiants crée des souvenirs simples qui sont plus efficaces pour prédire de nouvelles expériences.

En fin de compte, ces mécanismes sont déterminés par notre environnement. Un environnement qui change constamment peut nous faire oublier plus de choses. Par exemple, une caissière qui rencontre de nouvelles personnes chaque jour ne se souviendra du nom de ses clients que pendant peu de temps, alors qu’une designer qui rencontre ses clients régulièrement se souviendra de cette information plus longtemps.

« L’un des éléments qui distinguent un environnement où vous souhaitez vous rappeler de choses et un environnement où vous souhaitez oublier des choses est le niveau de constance de l’environnement et la probabilité que ces choses reviennent dans votre vie », dit Richards.

De même, les recherches démontrent que les souvenirs épisodiques de choses qui nous arrivent sont oubliés plus rapidement que les connaissances générales auxquelles nous accédons sur une base quotidienne. Comme le dit le vieil adage : ce qui ne sert pas se perd. Mais s’il est question de prendre de meilleures décisions fondées sur la mémoire, il vaut peut-être mieux oublier.