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Dans la zone grise : Entrevue avec Adrian Owen

by Eva Voinigescu juin 28 / 17
Depuis 20 ans, Adrian Owen, codirecteur du programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli du CIFAR, travaille à la pointe de la neuroscience, repousse les frontières de la recherche sur la conscience et utilise les plus récentes technologies pour communiquer avec des victimes non répondantes de lésions cérébrales traumatiques.

Dans son nouvel ouvrage, Into The Gray Zone, Owen raconte cette histoire d’une nouvelle perspective, celle des patients et de leur famille, pour permettre aux lecteurs de comprendre ce que c’est que d’être dans un état végétatif – en apparence non répondant, mais potentiellement encore conscient – et il parle des difficultés et du triomphe de patients pour qui ses recherches ont eu un impact. 

Adrian Owen

N et I : Votre livre s’intitule « Into the Gray Zone » (Dans la zone grise). Quelle est cette zone grise?

AO : Nombre des patients que nous voyons et que nous évaluons semblent se trouver dans un état végétatif, mais il appert qu’ils sont en fait dans un état conscient et au courant de tout ce qui se passe autour d’eux. Voilà ce que je veux dire par « zone grise ». Il n’est pas évident du tout de comprendre où ils se situent dans ce continuum.

N et I : Pouvez-vous nous expliquer la différence entre l’état végétatif, le coma et le syndrome d’enfermement?

AO : Un coma est habituellement la première chose qui arrive après avoir subi une lésion cérébrale grave; il n’y a pas d’état de veille, et habituellement pas de cycle de sommeil et de réveil.

Un état végétatif se produit souvent après un coma. La personne sera sortie du coma et va souvent manifester des cycles de sommeil et de réveil, mais ne réagira à aucune forme de stimulation externe. Voilà pourquoi on parle souvent de l’état végétatif comme d’un état de réveil sans conscience.

Finalement, le syndrome d’enfermement est un état clinique très spécifique où le patient est complètement paralysé, à l’exception des mouvements oculaires, et dont la fonction cognitive est habituellement complètement intacte. 

N et I : Parlez-moi de la méthode que vous avez mise au point pour communiquer avec les patients qui se trouvent dans la zone grise.

AO :
En 2006, nous avons publié un article dans la revue Science démontrant que les patients qui semblaient complètement non répondant pouvaient réagir avec leur cerveau. Nous leur avons demandé d’imaginer un certain scénario que nous sachions être associés avec l’activité cérébrale dans une région particulière du cortex.

Dans l’exemple le plus célèbre, nous avons demandé aux patients de s’imaginer en train de jouer au tennis, car cela produit de l’activité dans le cortex prémoteur, l’aire cérébrale responsable d’établir et d’imaginer des séquences de mouvements. 

Même si les patients ne pouvaient pas réagir physiquement, nous les avons incités à réagir volontairement avec leur cerveau. Et une fois que nous avons eu accès à un certain nombre de ces tâches, nous avons pu demander aux patients de faire une chose pour dire oui, et une autre pour dire non.

À ce stade, il ne s’agit que d’une validation de principe. Avec les patients subséquents, nous avons commencé à poser des questions, comme « Avez-vous mal? » ou « Aimez-vous écouter ce genre de musique? ».

N et I : Vos recherches démontrent qu’environ 20 pour cent des gens dans un état végétatif se trouvent en fait dans cette zone grise avec un certain niveau de conscience, mais vos analyses n’ont pas toujours pu détecter cette conscience, comme dans le cas de votre patient Juan. Que nous reste-t-il encore à apprendre en la matière?

AO : Je crois que nous avons encore beaucoup à apprendre. Juan est un mystère total pour moi. Il est un patient incroyable et je n’ai jamais vu un pareil cas mentionné dans les écrits scientifiques. J’ai eu peu de patients qui se sont rétablis d’un état apparemment complètement végétatif pour ensuite aller à l’université. Mais ce qu’il y a d’étonnant chez Juan c’est qu’il pouvait parler de ses expériences avec un grand niveau d’exactitude. Il pouvait se remémorer le passé et dire, « Oui, je me rappelle du jour où vous m’avez fait subir un scan. Je me rappelle que vous m’avez montré un film d’Alfred Hitchcock. Je me souviens d’avoir eu peur dans le scanner ». Voilà la preuve absolue qu’il était conscient, car il a pu parler de tout ça. Nous n’avons pas eu à déduire qu’il était conscient d’après l’imagerie cérébrale.

Pourquoi avons-nous été incapables de repérer tout cela avec le scanner? Comme je le dis dans le livre, c’est un mystère. Il est possible que les voies atteintes dans son cerveau aient entravé les scans. Si je vous demande de vous imaginer en train de jouer au tennis, vous allez activer votre cortex prémoteur. Si votre lésion cérébrale touche le cortex prémoteur, celui-ci ne s’activera peut-être pas, mais vous pourriez néanmoins être conscient.

Into The Gray ZoneN et I : Au départ, vous avez tenté de communiquer avec les patients qui étaient incapables de confirmer leur conscience physiquement, mais maintenant vous vous êtes tourné vers la possibilité que les patients n’ont peut-être pas les ressources cognitives nécessaires pour réagir mentalement. Comment cela est-il différent d’un état inconscient?

AO :
On dit aujourd’hui de la plupart de ces patients qu’ils se trouvent dans un état de conscience minimale. Cela veut dire qu’ils sont comme un patient végétatif, mais qu’ils ont la possibilité, au moins parfois, de manifester un certain niveau de conscience. Après plusieurs années, j’ai réalisé que souvent les patients dans un état de conscience minimale sont incapables de faire certaines choses comme de s’imaginer en train de jouer au tennis.

L’exigence cognitive d’une tâche peut avoir une incidence sur notre capacité à faire un test, mais ne pas avoir d’effet sur notre conscience. Voilà pourquoi nous nous tournons vers d’autres méthodes, comme le visionnement de films. 

N et I : Vous êtes membre du CIFAR depuis quelques années. Comment cela a-t-il contribué à vos recherches?

AO :
Cela a fait une contribution énorme, car ça m’a permis d’examiner mes recherches cliniques dans une perspective beaucoup plus vaste, dans le contexte de la conscience et de ce que ça veut vraiment dire d’être humain.

Au sein du programme du CIFAR, nous nous sommes demandé, entre autres, ce que nous devrions mesurer. Quel est le niveau de conscience? Comment au mieux procéder à ces mesures?

Une de nos réunions a porté entièrement sur la taxonomie de la conscience. Est-ce juste de parler de la mémoire, de l’attention et de la fonction exécutive comme s’il s’agissait d’entités différentes dans le cerveau? Dans mon cas, après avoir examiné des patients atteints d’un trouble de la conscience, je me rends compte que certaines de ces distinctions n’ont pas beaucoup de sens quand on regarde le cerveau. La mémoire est-elle vraiment possible sans l’attention? Je ne crois pas. En quel cas, pourquoi avoir deux termes différents?

N et I : Dans votre ouvrage, vous parlez de la première fois où vous avez observé ces réactions chez les patients. C’était comme si vous étiez au début d’une toute nouvelle interface entre la science et la médecine. Où en sommes-nous rendus maintenant avec cette interface?

AO : Plus tôt cette année, nous avons publié un article sur une technique appelée spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle (functional near infrared spectroscopy, fNIRS) qui fonctionne beaucoup comme l’IRMf. Elle utilise la lumière pour détecter le taux d’oxygénation du sang et l’activité cérébrale. Elle est portative, beaucoup plus rentable que l’IRMf et tout aussi efficace que l’IRMf pour détecter quand une personne s’imagine en train de jouer au tennis. Il serait concevable, dans pas trop longtemps, d’envisager de renvoyer quelqu’un à la maison avec un tel système qui lui permettrait de communiquer sur une base régulière avec ses proches.

Le développement de la fNIRS émane de discussions à l’une des premières réunions du CIFAR. À mon retour, je me suis dit, « Je crois qu’on pourrait essayer de faire ça, ça pourrait fonctionner », et c’est ce qui est arrivé.

N et I : Quand peut-on s’attendre à ce que ces méthodes deviennent la norme en pratique clinique? Quels sont les obstacles à surmonter?

AO : Je crois que nous sommes encore loin d’une utilisation clinique généralisée et pas seulement parce c’est impossible sur le plan technique. Diverses questions, d’ordre économique entre autres, entrent en jeu.

Je voudrais plaider en faveur d’une utilisation plus large de techniques comme l’IRMf chez les populations de patients aux prises avec un trouble de la conscience. Je crois que le recours à l’IRMf lors de l’évaluation clinique pourrait améliorer le diagnostic et le pronostic.

N et I : Depuis la publication de vos recherches, comment l’attitude du public et des professionnels a-t-elle changé à l’égard de ces patients végétatifs?

AO : L’une des choses qui m’a vraiment plu dans la rédaction de ce livre c’est que je me suis rendu compte de tout le chemin que nous avions parcouru dans les vingt dernières années. Les points de vue ont profondément changé. Il y a vingt ans, tout le monde pensait que j’étais complètement fou de mettre un patient végétatif dans un scanner, car c’était une perte de temps et d’argent, car les gens pensaient que nous n’observerions aucune activité cérébrale, encore moins un état conscient.

En seulement dix ans, nous avons pu démontrer que plusieurs de ces patients étaient conscients. Et quelques années après cela, nous avons commencé à communiquer avec les patients. Quand j’envisage cette question dans le contexte de l’évolution de la science et de la façon dont notre compréhension du monde a changé, je suis époustouflé.