Search
  • Nouvelles
  • Chercheurs mondiaux CIFAR-Azrieli
  • Institutions, Organisations et Croissance

Ce que les sorciers peuvent nous apprendre sur les changements climatiques

by Eva Voinigescu juil. 28 / 17
GuenterGuni_HotOnShoreline_Banner-1280x430

Les superstitions et la pensée magique existent dans toutes les cultures, qu’il s’agisse d’avoir peur du numéro « malchanceux » ou de croire aux horoscopes ou à la sorcellerie. De nouvelles recherches examinent maintenant comment certaines de ces croyances surgissent et peuvent même être bénéfiques pour la société.

Un nouvel article dans American Economic Review examine la persistance des croyances magiques relatives à la guerre dans le contexte de l’Est de la République démocratique du Congo et vise à traduire l’étude de ces croyances de l’anthropologie à l’économie.

« La science sociale pose comme principe que le comportement d’un individu dépend de ses croyances sur le monde. Si vous vous intéressés au comportement collectif dans une société et aux conséquences que cela entraîne pour l’être humain, il est important de comprendre qu’il y a en fait un vaste éventail de croyances à la base de ces comportements que nous ne comprenons toujours pas », dit Raul Sanchez de la Sierra (Université de la Californie à Berkeley), un des auteurs de l’étude et Boursier principal Azrieli de l’ICRA au sein du programme Organisations, institutions et croissance de l’ICRA.

Sanchez de la Sierra et Nathan Nunn, coauteur, examinent le rôle des croyances magiques à Bulambika, un petit village de la province de Sud Kivu, où des conflits de longue date et des combats entre groupes de militants ont créé l’atmosphère idéale pour que s’installe une croyance généralisée en la sorcellerie.

L’insécurité qu’ont entraînée le pillage, les viols et les meurtres incessants dans les villages a mené à une croyance qui intéressait tout particulièrement Sanchez de la Sierra et Nunn – un sort pare-balles qui protège les villageois prêts à prendre les armes pour défendre leur village des raids. Conséquemment, les balles tirées sur quelqu’un qui est protégé par le sort manqueront leur cible ou rebondiront.

Pour que le sort fonctionne, les villageois doivent participer à un rituel et respecter certaines conditions, y compris ne pas voler, ne pas boire l’eau de pluie, ni manger de concombre. Par l’entremise d’une série d’entrevues avec les villageois, les chercheurs ont appris qu’une fois que le sort était jeté, les villageois restaient et se battaient pendant un raid plutôt que de fuir. Au fil du temps, les villageois ont commencé à tuer leurs ennemis et à s’approprier leurs armes à feu. Le sort pare-balles a permis aux villageois de se mobiliser et de se protéger contre les raids, car il a modifié les croyances des villageois à savoir s’ils mourraient au combat.

Les villages où se manifestait cette croyance pare-balles avaient une plus grande probabilité de survivre et cela encourageait la transmission du sort aux villages voisins. Même quand les villageois mourraient, la croyance au sort demeurait intacte, car on présumait que ceux qui étaient morts n’avaient pas observé les difficiles conditions du sort.

« Je crois que cela offre une illustration colorée de la profondeur éventuelle de l’intériorisation de ces croyances et de la tension entre le coût pour l’individu qui a ces croyances et les avantages que cela confère au groupe qui les a créés », dit Sanchez de la Sierra, expliquant comment les avantages sociaux de ces fausses croyances assurent leur persistance.

Les sorts pare-balles ne sont que l’un des nombreux sorts militaires et civils présents dans l’Est de la République démocratique du Congo. Sanchez de la Sierra et Nunn travaillent maintenant à la mise au point d’expériences pour établir un lien entre ces croyances et le comportement. Ils envisagent entre autres de mesurer la réaction de lutte ou de fuite du système nerveux sympathique à des situations qui reproduisent la présence d’une menace véritable. Ceux qui sont sous le sort de protection auraient une réaction physique moindre s’ils croient être protégés que s’ils ne faisaient que prétendre y croire afin de répondre aux attentes sociétales.

Une meilleure compréhension de la formation des croyances pourrait contribuer à des recommandations en matière de politique dans la région et ailleurs.

« Le type de prescriptions politiques qui pourrait émerger quand on tient compte de la diversité culturelle et des croyances des gens peut être très différent », dit Sanchez de la Sierra. Il espère exploiter ses recherches sur la répartition du pouvoir dans les états défaillants pour réintégrer les fondements du comportement humain et de l’organisation sociale dans l’univers de l’économie en vue d’améliorer notre capacité à intervenir efficacement dans les états défaillants et même à prévenir leur chute.

Il tire un parallèle entre la sorcellerie dans un endroit comme l’Est de la République démocratique du Congo et la science dans les nations occidentales pour démontrer comment une meilleure compréhension de la formation des croyances peut nous aider à comprendre les phénomènes politiques récents.

« Fondamentalement, sur le plan social, la science et la sorcellerie sont identiques en ce sens que je ne comprends pas comment fonctionne un médicament ou de quoi parlent les biologistes, mais je leur fais confiance, car la société leur confère une légitimité, comme institution qui crée des connaissances. » De façon similaire, dit-il, les structures de pouvoir traditionnelles dans l’Est du Congo légitiment les sorciers.

Mais comme le processus politique est nécessaire pour légitimer scientifiques et sorciers, ceux-ci sont eux-mêmes vulnérables à la légitimité des processus politiques. Par exemple, alors que la montée du populisme entraîne le désengagement des citoyens des systèmes politiques occidentaux, les scientifiques sont vus comme faisant partie de l’élite et leurs recherches comme étant contraires aux intérêts du peuple. À titre d’exemple par excellence, Sanchez de la Sierra parle des croyances dans les changements climatiques.

« Si vous croyez que quelqu’un a une mauvaise vision du monde et qu’il tente de vous influencer, vous allez discréditer tout ce qu’il dit. Pour cette raison, certains groupes deviennent complètement isolés dans une fausse vision du monde, comme celle voulant que les changements climatiques n’existent pas. Des croyances complètement arbitraires peuvent perdurer et avoir des répercussions considérables sur le changement politique.

Sanchez de la Sierra insiste sur le fait que nous ne comprenons pas encore suffisamment le mode de formation des croyances ni leurs répercussions sur le comportement. Conséquemment, il est important de commencer à les examiner plus à fond.

« Les gens se tournent vers les économistes pour trouver des réponses », dit-il. « Voilà pourquoi il est important de changer les conversations en économie. »