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Pauvreté, éthique et discrimination : L’influence de la culture sur la cognition

by CIFAR déc. 6 / 17

La psychologie cognitive examine comment les gens voient le monde et ce qui les amène à se comporter d’une certaine façon. D’innombrables facteurs façonnent ces décisions quotidiennes. Toutefois, la recherche sur la cognition ignore souvent une considération clé – le contexte culturel.

Dans un nouvel article, les scientifiques examinent comment la recherche cognitive sur la pauvreté, l’éthique et la discrimination serait enrichie par une association plus étroite avec la sociologie culturelle. Michèle Lamont, codirectrice du programme Bien-être collectif de l’ICRA, est I’auteure principale d’un article publié cette semaine dans la revue Nature Human Behaviour.

« L’inégalité et le racisme ne peuvent être dissociés de la culture. Conséquemment, la recherche cognitive sur ces questions essentielles et les façons de s’y attaquer ne peuvent pas l’être non plus », dit Lamont, professeure de sociologie et d’études africaines et américaines, et professeure Robert I. Goldman d’études européennes à l’Université Harvard.

Lamont et ses collègues examinent trois des plus importants modèles de recherche cognitive : études sur la pauvreté axées sur la rareté et la bande passante cognitive, études sur la moralité à double processus, et études sur les partis-pris à l’aide du test d’association implicite. Leur article expose les limites de ces modèles et comment faire avancer la recherche en incorporant des références culturelles.

Le modèle de la bande passante cognitive explique pourquoi les personnes à faible revenu prennent des décisions qui aggravent leur pauvreté : quand les gens ont très peu d’une chose (argent, nourriture, temps, etc.), ils se concentrent sur cette ressource rare et n’ont pas la « bande passante » nécessaire pour réfléchir à des problèmes à long terme. Les auteurs suggèrent que ce modèle devrait considérer les influences culturelles qui définissent les perceptions de la rareté et la priorisation des ressources. Par exemple, les recherches de Lamont démontrent que les gens aux États-Unis sont plus susceptibles de mesurer la valeur par rapport à des critères économiques, alors qu’en France, la solidarité citoyenne et l’apparence constituent d’importants facteurs.

La moralité à double processus et le test d’association implicite affichent des limites similaires. Ces deux modèles pourraient bénéficier d’une analyse culturelle plus profonde de la réaction des gens, soit par l’explication d’un choix ou en comprenant la signification d’un temps de réponse plus long.

L’article note aussi qu’il est impossible de résoudre les problèmes sociaux uniquement par des méthodes cognitives.

« Pour réduire la pauvreté, il faut que les politiques publiques améliorent la redistribution matérielle et la reconnaissance sociale. En vue de promouvoir un processus décisionnel éthique et de résoudre des conflits moraux, il faudra apporter des changements aux répertoires sur la moralité, plutôt que de changer les modes de cognition. Finalement, nous sommes plus susceptibles d’éliminer la discrimination en changeant graduellement les récits culturels qui stigmatisent des groupes en particulier plutôt que de simplement sensibiliser les gens à leurs propres partis-pris subconscients », écrivent les auteurs.

Avant tout, l’article appelle les chercheurs à jeter des ponts entre leurs recherches et à entretenir des discussions interdisciplinaires. De plus, les sociologues culturels devraient aussi tirer profit des connaissances de leurs collègues en psychologie cognitive, écrivent les auteurs.

Les approches interdisciplinaires et collaboratives présentées dans cet article sont emblématiques de la carrière de Lamont. En 2002, elle a fondé le programme Bien-être collectif de l’ICRA avec Peter A. Hall, professeur de l’Université Harvard. Au cours des quinze dernières années, le programme a réuni des sociologues, des politologues, des économistes, des historiens et des psychologues.

Le 28 novembre, Lamont a reçu le prix Erasmus 2017 lors d’une cérémonie au Palais Royal à Amsterdam. Ce prix européen prestigieux reconnaît une contribution exceptionnelle aux sciences humaines, aux sciences sociales ou aux arts.

L’article « Bridging cultural sociology and cognitive psychology in three contemporary research programmes » a été publié dans Nature Human Behaviour le 20 novembre.