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Le microbiome remet en question notre conception du soi

by Cynthia Macdonald mars 16 / 18

« Notre destin dans ce monde est de nous élever au-dessus de la nature. » Pour bien des gens, cette célèbre réplique de Katharine Hepburn dans le film Reine d’Afrique de 1951 tient encore.

Mais de plus en plus de recherches démontrent que le corps humain est si intimement lié à la nature que tout sentiment de supériorité est clairement déplacé. De telles révélations pourraient-elles changer la façon dont nous nous voyons?

Tobias Rees pense que oui. Rees, Boursier au sein du programme Microbiome humain de l’ICRA, est un anthropologue qui explore comment les découvertes scientifiques remettent en question notre conception de l’humain. Dans un article intitulé « How the Microbiome Challenges the Concept of Self » (Comment le microbiome change notre perception du soi), publié dans PLOS Biology et écrit conjointement avec Angela E. Douglas et Thomas Bosch, Boursier principal de l’ICRA, il avance que la recherche sur le microbiome remet en question nos idées établies sur le « soi ».

Nous savons depuis longtemps que les microorganismes – bactéries, virus, moisissures et archéobactéries – nous habitent et qu’ils proviennent de nos interactions avec les autres et avec l’environnement. Toutefois, les microorganismes ne sont pas que des visiteurs, dit Rees : ils sont avec nous depuis toujours.

« Grâce aux recherches sur le microbiome, nous comprenons mieux les organismes et nous voyons qu’il est plus juste de percevoir un organisme et son microbiome comme une unité très bien intégrée et conservée sur le plan évolutif. Les microorganismes font partie de nos processus physiologiques normaux. Par exemple, quand vous étiez un embryon dans le ventre de votre mère, des signaux bactériens participaient au développement de votre embryogenèse », dit-il.

L’humain compte 23 000 gènes, dont 37 pour cent sont d’origine bactérienne. Notre microbiome contient un nombre stupéfiant de gènes, soit 20 millions. Et nous croyons qu’environ la moitié des cellules qui sont maintenant humaines étaient à l’origine microbiennes. « Compte tenu de ces chiffres, où est-ce que l’humain finit et où est-ce que le microbiome commence? », demande Rees.

Nous avons l’habitude de voir le système immunitaire comme un bouclier contre des envahisseurs naturels étrangers, et le génome comme une structure vulnérable aux dommages causés par des toxines, comme les virus. Toutefois, si notre système immunitaire et notre génome sont eux-mêmes en partie de nature microbienne, notre relation avec les microorganismes devient nécessairement plus compliquée. Le Streptocoque B, par exemple, peut nous faire mal, mais il est aussi toujours présent en nous.

Notre cerveau est aussi un élément central de ce qui nous définit, mais Rees dit qu’il nous faut aussi percevoir le cerveau comme faisant partie d’un système humain-microbien intégré. Il cite les recherches de John Bienenstock, un immunologiste canadien, qui a démontré que des bactéries intestinales résidentes « pouvaient envoyer des signaux au cerveau. Depuis, nous reconnaissons que les bactéries intestinales peuvent influencer la satiété, l’humeur, la peur et l’anxiété ». En d’autres termes, nombre des processus qui définissent notre personnalité.

Rees dit que l’idée selon laquelle nous sommes « bien plus que le simple fruit de la nature » — des êtres supérieurs qui se distinguent qualitativement des animaux – est non seulement insoutenable aujourd’hui, mais aussi destructrice, vu les dommages que l’activité humaine a infligés à l’environnement.

« En effet, on pourrait soutenir de manière plausible que le concept philosophique de l’humain que nous avons fait nôtre est le complice de la destruction environnementale dont nous sommes témoins aujourd’hui. Et voilà, je crois, l’une des raisons pour lesquelles la recherche sur le microbiome revêt tant d’importance sur le plan philosophique : elle nous invite à voir les choses d’un œil nouveau, à définir une conception différente de l’humain. »

De plus, la juxtaposition de l’humain et de la nature a profondément défini notre système d’éducation en créant un système binaire où on présente l’humain aux étudiants en arts comme un « soi » conscient et doué de raison et où les étudiants en science ou en génie s’attardent à la « simple » nature ou aux machines. « Mais la question sur l’humain – qu’est-ce que ça veut dire que d’être humain? Quel est notre rôle dans le monde? – n’est pas réellement en phase avec cette division quelque peu arbitraire entre les sciences humaines et les sciences », dit Rees.

Lui-même spécialiste des sciences humaines, Rees croit qu’il est impossible de répondre correctement à la question sur l’humain sans procéder à une réforme des sciences humaines et des sciences naturelles. À cet égard, il considère que le genre de travail qu’il fait grâce à l’ICRA est inestimable.

« Ce que l’ICRA fait exceptionnellement bien c’est de cerner des problèmes et de réunir un groupe diversifié d’experts qui n’auraient autrement aucun contact dans un cadre universitaire. Travailler au sein du programme Microbiome humain est pour moi une expérience incroyablement enrichissante. »