Search
  • Article de fond
  • Informatique quantique

Entretien avec Gregor Weihs

by Gerhard Kirchmair juil. 31 / 18

Gerhard Kirchmair est Chercheur mondial CIFAR-Azrieli au sein du programme Informatique quantique, professeur de physique expérimentale à l’Université d’Innsbruck et directeur scientifique subalterne à l’Institut d’optique quantique et d’informatique quantique de l’Académie autrichienne des sciences. Gregor Weihs est Boursier au sein du programme Informatique quantique du CIFAR, professeur de photonique à l’Institut de physique expérimentale de l’Université d’Innsbruck, associé de l’Institut d’informatique quantique de l’Université de Waterloo, et vice-président pour les sciences naturelles et le génie du Fonds des sciences de l’Autriche.  

Gerhard Kirchmair (GK) : Parlez-moi de votre premier poste de professeur : comment était-ce et où étiez-vous?

Gregor Weihs (GW) : J’ai obtenu mon premier poste de professeur à Waterloo. À certains égards, c’était bien différent de mes attentes, car c’était au Canada et c’était très différent de l’Autriche où je suis né, même si je suis allé à Stanford entre les deux.

J’ai trouvé l’enseignement très intense, beaucoup plus qu’ici. Au bout du compte, c’est la même somme de travail, mais comme vous êtes professeur, vous êtes responsable de tout le cours, des présentations et des travaux. Même si vous avez un aide-enseignant c’est beaucoup de travail que de s’occuper de tout ça. Et c’est presque impossible de trouver quelqu’un pour vous remplacer en classe. On s’attend à ce que vous leur enseigniez en personne, c’est donc très difficile de participer à des conférences à l’extérieur pendant la session.

GK : Donc, combien de temps avez-vous passé à l’Université de Waterloo?

GW : Quatre ans. Il y avait beaucoup de tâches administratives associées à la mise sur pied de l’Institut d’informatique quantique (IIQ), à Waterloo. À l’époque, l’institut n’existait que depuis deux ou trois ans, et il y avait beaucoup de réunions pour l’embauche de stagiaires postdoctoraux et de professeurs, pour la coordination des visiteurs, la planification du nouveau bâtiment et ainsi de suite.


Gregor Weihs

GK : À quoi ressemblait votre laboratoire au début?

GW : Je suis expérimentateur et, à mon arrivée, il n’y avait pas de laboratoire. Il y avait une salle de serveurs qui n’était pas propice à l’installation d’un laboratoire et ça a pris beaucoup de temps pour tout régler. Comme l’IIQ venait tout juste d’emménager dans ce bâtiment, il aurait été absolument impossible pour moi de préparer tout cela avant mon arrivée.

C’était toute une courbe d’apprentissage que d’apprendre comment obtenir des choses de l’atelier d’usinage ou de savoir à quoi s’attendre de l’atelier d’électronique.

GK : Exactement, il faut apprendre toutes les règles de fonctionnement.

GW : De plus, il était difficile de trouver des étudiants qui souhaitaient faire des expériences. Il y avait de bons postulants, mais aucun ne voulait devenir expérimentateur. Et Waterloo, à l’époque, n’était certainement pas reconnu pour ses travaux en optique, ni même en optique quantique. C’était donc très difficile.

GK : Avez-vous attendu avant de réaliser des expériences?

GW : Non. En fait, nous avons commencé très tôt. J’ai commandé pleins d’appareils différents, mais, par exemple, un de mes premiers doctorants a lui-même coulé des socles de ciment pour les pattes de la table d’optique, car il était impossible de demander à un entrepreneur de le faire sans connaître les spécifications. Il y avait un vieux plancher flottant dans la salle et on ignorait la capacité de charge, c’était complètement chaotique. C’était comme de construire un laboratoire dans un garage.

GK : Incroyable. Avez-vous suivi une formation ou reçu des conseils sur la création d’un programme de recherche et d’un laboratoire?

GW : Activement, non. J’ai plutôt fonctionné par imitation… J’avais beaucoup d’expérience quant à l’aménagement d’un laboratoire, mais pas du tout sur la façon de trouver des étudiants, comment gérer un groupe efficacement, ou comment distinguer les bons candidats des mauvais avant de les embaucher.

GK : Quel est le meilleur conseil qu’on vous a donné?

GW : Le meilleur conseil qu’on m’a donné, c’est : « Ne jamais embaucher quelqu’un simplement parce que vous en avez la possibilité ». En fait, j’inverserais le raisonnement. Si un excellent candidat souhaite travailler avec vous, essayez de l’embaucher à tout prix, même si vous devez vous ruiner.

Donc, ça va dans les deux sens. Mais embaucher quelqu’un de médiocre ou qui draine l’énergie de l’équipe est plus taxant que tous les avantages que ça pourrait apporter.


Gerhard Kirchmair

GK : Quelle est la plus grande leçon que vous avez apprise pendant ces premières années sur la création d’un programme de recherche en laboratoire?

GW : Eh bien, en rétrospective, je dirais que mes objectifs étaient bien trop ambitieux. Je n’ai pas pris assez de temps pour trouver la meilleure façon de faire et voir combien de temps il faudrait.

Je crois que ce qui manquait vraiment c’était une espèce d’outil collectif de gestion du temps, ou d’avoir une meilleure idée de ce que les gens ayant peu d’expérience pouvaient vraiment accomplir. C’est très différent de travailler dans un groupe où tout est déjà déterminé. Quand tout le monde est nouveau, sauf vous, le processus de démarrage est difficile.

Je regarde ce que certains jeunes collègues font et je me dis, c’est génial, ce qu’ils planifient semble incroyable, mais ils ne réussiront jamais à faire ça en cinq ans.

GK : Cela correspond bien à mon expérience des quelques dernières années. Qu’est-ce qu’on devrait apprendre aux professeurs en début de carrière sur la création d’un programme de recherche?

GW : Penser aux objectifs à long terme, ainsi qu’aux résultats de recherche à moyen terme. Et réfléchir aux publications éventuelles de vos étudiants, car le processus d’évaluation et de titularisation vient plus vite qu’on pense.

Et ne perdez pas de temps à bâtir trop de choses différentes. Il vaut mieux avoir une approche ciblée.

GK : Quelle serait l’une des erreurs que vous avez commises pendant votre carrière et comment avez-vous corrigé le tir?

GW : Si je repense à un ou deux projets ou idées de recherche qui, au bout du compte, n’ont pas fonctionné, je crois que je me suis raccroché trop longtemps. Ça semblait très intéressant, mais ça n’a pas fonctionné, car nous n’avions pas les installations nécessaires pour fabriquer correctement les structures. Nous avons donc essayé de les obtenir ailleurs, mais ça n’a pas trop marché. Donc, minimisez vos pertes, c’est que font les courtiers en valeurs mobilières, n’est-ce pas? Si ça ne fonctionne pas, ne vous acharnez pas trop longtemps.

GK : Quelles sont les pratiques exemplaires que vous mettez en place pour veiller à ce que votre laboratoire tourne rondement et que la gestion de l’équipement et des autres ressources se fasse bien?

GW : Veillez à ce que les personnes responsables comprennent la valeur de l’équipement. Pour les choses permanentes, vous devez vraiment vous en occuper vous-même, et pour les plus petites choses, vous devez veiller à ce que les gens comprennent la valeur de l’équipement dont ils se servent. Ils devraient savoir que leur Ph.D. en dépend.

Vous devriez toujours avoir un fonds de réserve pour les choses urgentes. Mais n’essayez pas de trop économiser, car vous risqueriez de perdre beaucoup de temps. Parfois, ça vaut la peine de marchander avec les entreprises, mais il faut savoir quand arrêter, sinon ça coûte encore plus cher en temps plus tard.

GK : Comment aidez-vous les nouveaux à s’adapter aux méthodes de travail dans votre laboratoire?

GW : Oh, je dois admettre que pour ça je m’en remets avant tout aux stagiaires postdoctoraux et ça semble fonctionner. Les stagiaires ont leur propre façon de procéder, mais principalement ils font de la formation par observation, ils travaillent ensemble pendant un bout de temps et les jeunes apprennent. De temps à autre, un stagiaire va donner un petit cours à tout le monde sur une technique spécifique.

GK : Combien de personnes devrait-il y avoir dans un groupe?

GW : Je crois qu’on fixe un nombre en fonction des articles et des thèses qu’on est capable de réviser. Vous voulez un groupe productif, vous ne voulez donc pas être une entrave à la publication d’articles – et rien n’est publié à moins que je ne l’approuve. Cette politique nous a épargné bien des embarras. Pour moi, la limite est d’environ 12 personnes, peut-être un peu plus. Mais six doctorants c’est pas mal la limite.

GK : Avez-vous des conseils sur la façon de structurer une grande équipe comme la vôtre et de communiquer efficacement avec elle?

GW : Mon groupe se divise en sous-groupes qui travaillent à des sous-sujets. Aux réunions avec l’ensemble du groupe, nous parlons de questions générales liées au laboratoire et les gens reçoivent une mise à jour sur ce qui se passe. Mais nous n’avons pas à parler des détails des expériences avec tout le monde, ça n’apporterait que de la confusion.

Je crois que nous sommes très bien organisés en ce qui concerne Wiki et le partage de dossiers, et tous les éléments techniques. Mais à part ça, il n’y a rien d’autre de spécial à faire.

GK : En ce qui concerne le financement, faudrait-il cibler de grosses subventions ou de petites subventions plus accessibles?

GW : Les deux. Allez chercher tout ce que vous pouvez. En fait, ça n’est pas tout à fait vrai … la gestion de grosses subventions octroyées par des organisations compliquées peut être embêtante. Et de petites subventions aussi ne font pas de mal.

GK : Avez-vous des conseils sur les demandes de subvention?

GW : J’ai une vision bien différente des choses maintenant que je suis aussi le vice-président du Fonds des sciences de l’Autriche. D’après mon expérience, les demandes de subvention qui sont trop techniques et trop détaillées sont très souvent rejetées.

Très souvent, les examinateurs ne sont pas spécialisés dans votre domaine et s’ils ne comprennent pas pourquoi vos recherches vous emballent, votre demande sera rejetée. Même s’il s’agit d’une réalisation technique absolument incroyable, tous les gens vont s’endormir s’ils ne comprennent pas. Je crois donc que la chose la plus importante est la motivation – pourquoi voulez-vous faire ça, et pourquoi êtes-vous emballés et enthousiastes? Une fois que vous aurez suscité l’attention des examinateurs, ils vont passer par-dessus bien des omissions sur les détails. Évidemment, il faut présenter des renseignements justes, sinon ça serait encore pire.

GK : Dernière question. Comment tissez-vous des partenariats avec des utilisateurs éventuels et en général?

GW : Règle générale, à un moment donné, je crois qu’il faut rencontrer les gens. Il est important de se déplacer pour tisser des partenariats. Mais une fois que vous les connaissez, vous n’avez pas à les voir tous les mois. Voilà ce que j’essaie de faire, mais si vous notez que des personnes prennent beaucoup de temps à vous répondre, demandez-vous si elles veulent vraiment collaborer avec vous.

Je repense à d’anciennes collaborations auxquelles j’ai dû travailler très fort, car nous étions avant tout les consommateurs de ce que l’autre partie avait à offrir, mais l’autre partie n’était pas vraiment intéressée à partager avec tout le monde.

Mais d’autres étaient très intéressés et il s’en est suivi des choses très productives, voire inattendues. Donc, au début, c’est difficile de savoir si la collaboration sera productive ou pas. Il faut donc s’essayer souvent et être honnête si jamais ça ne fonctionne pas vraiment.

GK : Je vous remercie de cet entretien.

LISEZ LES AUTRES ARTICLES DE CETTE SÉRIE