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La reprise de l’expérience de Milgram avec administration d’électrochocs révèle que l’obéissance « aveugle » est un mythe

by Lindsay Jolivet avr. 7 / 15
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Selon une nouvelle évaluation de l’une des expériences les plus connues et les plus troublantes en psychologie, les gens ne suivent pas aveuglément les ordres donnés par un symbole d’autorité.

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Dans l’expérience originel de Milgram, l’expérimentateur (droit) a demandé à des participants involontaires (centre) d’administrer des électrochocs de plus en plus douloureux à un « apprenant » (gauche) se trouvant dans une autre pièce s’il répondait incorrectement à des questions.

Dans le cadre d’expériences avec administration d’électrochocs menées par Stanley Milgram en 1961, à la même époque que les procès de criminels de guerre nazis, on a demandé à des participants involontaires d’administrer des électrochocs de plus en plus douloureux à un « apprenant » se trouvant dans une autre pièce s’il répondait incorrectement à des questions. L’apprenant était un acteur, mais les participants l’ignoraient et nombre d’entre eux ont administré des chocs qui auraient pu se révéler mortels. Les observations de Milgram suggéraient que les gens « ne font que suivre les ordres » – popularisant ainsi l’idée d’une obéissance naturelle à l’autorité.

Mais l’obéissance « aveugle » n’existe pas, dit Alexander Haslam (Université du Queensland), boursier principal au sein du programme Interactions sociales, identité et mieux-être. « Cette affirmation ne tient pas sous le poids des résultats probants. » Une nouvelle évaluation des observations de Milgram démontre que ceux qui obéissent aux ordres s’identifient à quelque chose ou à quelqu’un, comme un dirigeant, un expérimentateur ou la quête du savoir scientifique.

Haslam et ses collègues ont analysé les données d’archive de l’étude de Milgram et ont revérifié les résultats à l’aide d’une série de méthodes. « Si vous visionnez les vidéos de Milgram, même quand les gens se conforment aux ordres, il est évident qu’ils sont angoissés et contrariés par la tâche à accomplir », explique-t-il.

Dans le cadre de l’une de ces méthodes, Haslam et Reicher, et leur collègue Megan Birney ont demandé aux gens de choisir entre des adjectifs de plus en plus négatifs, comme déloyal, traître et négligent pour décrire les images de groupes qui sont devenus de plus en plus plaisants au fil de plusieurs essais, en commençant par le Ku Klux Klan et en terminant par une famille se promenant dans un parc. De la sorte, on évitait le problème éthique de demander aux gens d’administrer des chocs, mais, tout comme dans l’expérience de Milgram, la tâche était tout de même stressante et répugnante.

Les chercheurs voulaient savoir comment les participants répondraient aux incitatifs utilisés par Milgram dans sa propre étude – dans un cas, un ordre, dans l’autre, un appel à la science. Ils ont découvert que quand on donnait l’ordre aux participants de continuer, ceux-ci étaient bien moins susceptibles d’obtempérer que si on leur disait que la réussite des objectifs scientifiques en dépendait. Ce résultat venait contester l’idée que les gens obéissent aveuglément aux ordres.

Récemment, Haslam et Reicher ont fait équipe avec Kathryn Millard, cinéaste et spécialiste du cinéma qui voulait utiliser une méthode qu’elle avait conçue, appelée le réalisme numérique immersif pour reprendre le scénario de Milgram. On juge que c’est trop traumatisant et donc non éthique de reproduire exactement l’expérience de Milgram. Conséquemment, pour rendre l’expérience moins stressante, la méthode de Millard prévoit l’embauche d’acteurs qui se mettent dans la peau d’un personnage et qui sont ensuite immergés dans le paradigme de Milgram sans leur dire ce qui va suivre.

D’après le prochain film de Millard, Shock Room, il est clair que les acteurs se sont comportés de manière fort semblable aux participants d’origine. Par exemple, ils ont tous administré des chocs dépassant 150 volts. Mais, encore une fois, une analyse approfondie des observations de Milgram et des résultats d’études faisant appel à toutes ces méthodes différentes (et à d’autres) illustre que quelque chose de plus nuancé que l’obéissance aveugle se manifeste. Par exemple, quand l’apprenant se trouve dans la même pièce que le participant et qu’il crie chaque fois que le bouton administrant les électrochocs est actionné, le participant abandonne l’expérience plus souvent et plus rapidement que lorsque l’apprenant est dans une pièce différente d’où il est impossible de l’entendre. Cela suggère que les participants résistent plutôt que d’obéir quand ils s’identifient à la situation de l’apprenant plutôt qu’à l’expérimentateur.

D’ailleurs, il semble que les ordres directs ne soient pas très efficaces, car ils sapent le mécanisme d’identification entre les participants et l’expérimentateur. « Ce n’est pas que les gens sont aveugles aux conséquences de leurs gestes et font simplement ce qu’on leur dit. Ils sont plutôt conscients de ce qu’ils font, mais pensent que c’est justifié, car cela contribue à une cause méritoire. Il s’agit donc d’une situation complètement différente », explique Haslam.

Les résultats ont des répercussions sociétales profondes. « Où il y a tyrannie ou génocide, ou d’autres formes d’oppression sur la planète, on trouve à la base un très fort sentiment d’identification commun associé à un ensemble de convictions toxiques », ajoute Haslam. Nous sommes forcés à réfléchir plus à fond à ces identités communes quand suivre les ordres n’est plus une excuse.