Search
  • Nouvelles
  • Bien-être collectif

Stigmatisation, néolibéralisme et résilience

juin 3 / 13

Les spécialistes des sciences sociales mènent des recherches approfondies pour comprendre comment 30 ans de politiques favorables au marché de par le monde ont changé les résultats économiques, ainsi que nos valeurs et nos comportements.

E7_resilience_final
Group of people walking.
Credit: istockphoto


L’ère, qualifiée de néolibérale, se caractérise par une croyance dominante dans le capitalisme libéral, la concurrence et la privatisation accompagnée d’une réglementation limitée et de la méritocratie, où l’attribution de la richesse se fait en fonction du rendement. Cette ère, selon les spécialistes des sciences sociales, n’influence pas que le comportement économique, mais aussi la politique, notre culture et notre identité.

Dans le cadre de sa contribution à une exploration décennale du néolibéralisme par l’entremise du programme Sociétés réussies de l’ICRA, la Boursière principale Leanne Son Hing (Université de Guelph) fait appel à la psychologie sociale et organisationnelle pour offrir une perspective de cette ère qui met l’accent sur la situation de la discrimination dans cette idéologie dominante. Par une recension des écrits et ses propres recherches empiriques, Son Hing pose les questions suivantes : la discrimination est-elle plus ou moins dominante et quelle est la résilience des personnes et des groupes qui sont victimes de discrimination? Son travail, qui compose le chapitre « Stigmatization, Neoliberalism, and Resilience » dans le livre à paraître Social Resilience in the Neoliberal Era, révèle un certain nombre de résultats étonnants.

Son Hing analyse l’opinion traditionnelle selon laquelle la méritocratie du néolibéralisme devrait mener à moins de discrimination, car le système, en théorie, devrait maintenir la « libre concurrence » qui permettrait l’égalité des chances et la mobilité sociale. Son Hing obtient au contraire des résultats indiquant que les caractéristiques de l’ère – comme une concurrence accrue pour les ressources, l’inégalité croissante et plus d’incertitude quant à l’avenir – mènent à des sentiments de menaces, et à des valeurs et des croyances protectrices, comme la discrimination.

Par des recherches empiriques, Son Hing démontre une corrélation forte entre ceux qui ont des valeurs néolibérales (c’est-à-dire qui préfèrent le statu quo) et ceux qui croient que les personnes d’horizons différents (non-membres) sont moins méritoires. Selon Son Hing, même si la discrimination explicite est peut-être à la baisse, des études sur les pratiques d’embauche et l’évaluation du rendement mènent à des résultats qui démontrent l’existence d’un « racisme moderne » ou d’une discrimination implicite. Son Hing conclut que « les valeurs néolibérales, pour certaines personnes, ont fourni un discours pour articuler leurs préjugés raciaux de façons moins flagrantes ».

Elle a aussi découvert que lorsque les gens souscrivent à des valeurs néolibérales et sont victimes de discrimination, ils sont plus susceptibles de souffrir du manque d’équité.

« Si vous croyez que le système est juste et constitue une méritocratie parfaite, il est alors difficile de dire que vous avez fait l’objet de discrimination. Au bout du compte, vous vous blâmez de ne pas avoir été à la hauteur des idéaux de la société et de la réussite à atteindre », dit-elle.

Inversement, Son Hing a aussi découvert qu’il n’existait qu’une faible corrélation entre l’expérience de la discrimination et une diminution du bien-être.

« Cela s’explique par le fait que les gens peuvent être résilients, dit Son Hing. Ça n’est pas tout le monde qui réagira négativement à la discrimination. Par exemple, les gens sont mieux en mesure de composer avec une situation discriminatoire s’ils jouissent d’un bon soutien social, s’ils ont un sentiment d’appartenance fort et positif à leur groupe et s’ils voient qu’en général on ne tolère pas la discrimination. »

 

Bien qu’il faille mener de plus amples travaux, il est clair d’après ces recherches que la montée du néolibéralisme n’a pas effacé les préjugés, même si des situations de discrimination explicite sont à la baisse grâce aux mouvements des droits civils et de la personne.

 

« La leçon clé à retenir, dit Son Hing, c’est que nos contextes sociaux et culturels agissent comme des tampons psychologiques importants. Les idées néolibérales ne sont pas étrangères à la possibilité que quelqu’un fasse montre de discrimination, mais il y a de nombreux autres éléments dans l’environnement culturel élargi qui contribuent à la résilience. » Elle ajoute que pour qu’une société néolibérale soit véritablement efficace et juste, nous devons travailler plus fort pour « identifier les partis-pris qui existent contre les membres de groupes stigmatisés lors de l’évaluation du mérite des individus ».