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Un entrepreneur en identité

by Kurt Kleiner nov. 18 / 16
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L’élection surprise de Donald Trump incite de nombreux observateurs à chercher les raisons de sa popularité. Selon Alex Haslam et son coauteur, Stephen Reicher, qui ont étudié la campagne de Trump pendant des mois, Trump est sorti vainqueur, car il a réussi à créer et à représenter un sentiment d’identité partagée avec ses partisans, et s’est positionné comme quelqu’un apte à amener un changement d’identité. Les deux chercheurs avancent que les adversaires politiques de Trump doivent comprendre comment et pourquoi Trump a été si attrayant.

Haslam est directeur adjoint du programme Interactions sociales, identité et mieux-être de l’ICRA et psychologue social à l’Université du Queensland. Reicher est psychologue à l’Université de St-Andrews. Leur article The politics of hope: Donald Trump as an Entrepreneur of Identity (La politique de l’espoir : Donald Trump, un entrepreneur en identité) paraîtra dans un recueil intitulé The Myth of Rational Politics : Understanding the Allure of Trumpism (Le mythe de la politique rationnelle : Comprendre l’attrait du Trumpisme). Les deux chercheurs ont aussi écrit The New Psychology of Leadership (La nouvelle psychologie du leadership), en collaboration avec Michael J. Platow.

Nous avons parlé à Haslam une semaine après l’élection.

Nouvelles et Idées : Comment expliquez-vous la victoire de Donald Trump?

Alex Haslam : Je crois que dans ces élections-ci, les gens avaient un désir très clair de changement. Et je crois que Trump a créé un mouvement collectif autour d’un modèle de changement qu’il a incarné et qu’il a amené les gens à accepter.

Il a donc été un entrepreneur en identité très habile. Il a remarquablement réussi à rassembler les sentiments des Américains moyens, à amener les gens à croire qu’il représentait leurs intérêts collectifs et qu’il démolirait le système politique.

N et I : Cela fait des années que tout le monde veut se présenter comme un candidat qui ne fait pas partie du système, en tous les cas en politique américaine. Comment Trump a-t-il fait pour obtenir de si bons résultats à cet égard?

AH : Encore une fois, je crois qu’il a procédé de façon magistrale, car en un sens, il fait partie de l’élite. L’une des choses principales qu’il a faites est de refuser catégoriquement de suivre le protocole. Il a fait fi de la diplomatie. Il a été grossier. Il a été vulgaire. Je crois qu’il s’agissait d’un signal puissant indiquant qu’il n’accepterait ni ne représenterait le système dans sa forme actuelle.

Conséquemment, Trump a très clairement indiqué qu’il représentait les gens ordinaires et une vision politique non partisane; il a indiqué qu’il ne se conformerait pas à la représentation habituelle de l’action politique. Mais Hillary Clinton ne pouvait absolument pas déroger à cette conduite. Et cela a augmenté sa vulnérabilité face aux attaques de Trump. Au bout du compte, l’intelligence politique et le caractère de Clinton n’avaient pas vraiment d’importance.

N ET I : Vous avancez que Trump a su formuler et bâtir une identité pour ses partisans et se positionner comme l’un des leurs et comme leur dirigeant.

AH : Il s’agit d’un incroyable savoir-faire qui agissait sur plusieurs plans différents. Beaucoup de gens disaient : « Trump est un lunatique. Ses partisans sont déconnectés et irrationnels », entre autres choses.

Mais si vous faites partie du monde de Trump, je crois que ses actions semblaient beaucoup plus sensées, du point de vue de ses partisans. De façon rhétorique, il a présenté une analyse particulière de ce qui cloche aux États-Unis – plus précisément que le pays est dirigé par une classe politique corrompue et de connivence avec des forces malveillantes au pays et à l’extérieur. De plus, il a soutenu que cette classe est celle que représentent Hillary Clinton et les démocrates et que ceux-ci veulent favoriser l’essor de cette classe encore davantage.

Je pense que cela trouve un écho chez les laissés-pour-compte de la classe ouvrière et de la classe moyenne aux États-Unis – des gens qui ont pâti au cours des dernières décennies du déclin économique aux États-Unis et de ce que le monde est devenu depuis la crise financière.

Nous avançons que le leadership tient à la capacité d’une personne de représenter le groupe qu’elle souhaite diriger.

N et I : Dans votre article, vous dites qu’un rassemblement de campagne de Trump vise à insuffler un sentiment d’identité, avant tout en créant cette idée du « nous » contre « eux ».

AH : L’une des choses très fortes pendant les rassemblements de Trump est qu’on y présentait un modèle du monde où les gens pouvaient vivre une certaine identité. Il ne s’agissait pas simplement de parler de faire les choses différemment et de se débarrasser des coucous dans le nid, des gens corrompus, qu’il s’agisse de journalistes, d’universitaires ou de politiciens.

Ces rassemblements ont offert aux partisans de Trump une vision du monde où ces choses n’étaient pas simplement des choses dont on parlait ou rêvait. Encore une fois, je crois que d’après la vision de quelqu’un de l’extérieur, cela fait incroyablement peur. Mais dans ces rassemblements, Trump utilisait avec grande efficacité les membres de la presse présents pour en faire des objets de haine, les humilier, et permettre en fait à ses partisans d’aller plus loin que de simplement dire : « Ah oui, il va attaquer ces journalistes corrompus », et plutôt de leur donner l’occasion de participer véritablement à ce processus.

Il permettait aux gens de vivre leurs aspirations collectives et de participer à une entreprise collective qui les habilitait de cette façon. Je parle de toutes ces choses non pas parce que je crois que c’est fantastique, mais plutôt parce que c’est incroyablement fort.

L’histoire nous dit que si vous pouvez communiquer un nouveau modèle du « nous » et faire en sorte que les gens s’en inspirent, c’est une chose. Mais il est absolument essentiel de leur fournir un cadre qui leur permet de vivre la chose. Je crois qu’à cet égard ses rassemblements étaient extrêmement puissants.

N et I : En prenant du recul par rapport à Trump, pourriez-vous m’expliquer cette idée selon laquelle le leadership ne tient pas seulement à des décisions rationnelles sur la personne qui va faire le meilleur travail?

AH : Être élu comme dirigeant et obtenir le soutien de partisans ne tient pas au fait d’être le meilleur candidat. Il s’agit là plutôt de la « vieille psychologie » du leadership, l’idée que le leadership tient au caractère, à la psychologie d’une personne en tant qu’individu.

Nous avançons que le leadership tient à la capacité d’une personne de représenter le groupe qu’elle souhaite diriger. Donc quand on parle de leadership, le dirigeant est un membre du groupe, et ce qui importe c’est la notion du « nous », et non pas du « je » ni du « moi » du dirigeant.

Si vous donnez aux gens le choix entre une personne exceptionnelle, mais qui ne les représente pas, et quelqu’un qui n’est pas exceptionnel, mais qui les représente, c’est le deuxième choix qui va l’emporter à tout coup.

En effet, à cet égard, je pense à une jolie citation que j’ai entendue à la télévision australienne où un journaliste interviewe quelqu’un à un rassemblement de Trump et demande, « Mais regardez-le. Est-ce là la personne que vous voulez comme président? »

Et le partisan de répondre, « Ouais, il est peut-être un trou du cul, mais il est notre trou du cul. »

Et voilà, en bref, c’est ça. C’est une façon vraiment très forte de présenter les choses. Trump a été présenté comme quelqu’un qui a créé un sentiment particulier du « nous », qui le met au premier plan, qui le représente et qui va l’incarner. Voilà ce qui est important pour les gens.

Il permettait aux gens de vivre leurs aspirations collectives et de participer à une entreprise collective qui les habilitait de cette façon.

N et I : Comment réagissez-vous à la prétention voulant que Trump ait simplement déchaîné le racisme et la misogynie qui existent depuis toujours?

AH : Nous n’acceptons pas l’idée de l’existence d’essences culturelles qui attendent de sortir. Il y a des antécédents de racisme, oui, et d’autres choses. Mais il en va de même dans la plupart des pays. C’est vrai au Canada, c’est vrai en Australie, c’est vrai en Grande-Bretagne.

La question est de savoir quels sont les récits identitaires que mettront au point les dirigeants efficaces. Et quelles sont les possibilités collectives qu’ils vont mettre au jour? Les dirigeants peuvent tout aussi bien faire ressortir ce qu’il y a de meilleur que ce qu’il y a de pire en nous.

L’identité est un travail en cours. Ce n’est pas une question de déchaîner des essences naturelles et de dire « Eh bien, les Américains sont racistes, alors évidemment si vous jouez cette carte, vous allez gagner ».

Bernie Sanders, par exemple, avait un modèle du « nous » bien différent qui serait allé dans un territoire tout autre. Mais cela constituait tout aussi bien une représentation de l’essence de l’Amérique. Ainsi je ne suis pas fataliste, déterministe, ni essentialiste relativement à ces questions. Je crois que tout est toujours en jeu et c’est une grossière erreur de s’imaginer le contraire. 

Les dirigeants peuvent tout aussi bien faire ressortir ce qu’il y a de meilleur que ce qu’il y a de pire en nous.

N et I : Ce que vous dites laisse entendre que ce que le dirigeant éventuel va faire ou que l’efficacité dont il fera montre en la matière n’ont aucune importance et qu’il n’y a qu’à convaincre suffisamment de personnes qu’il est l’un du groupe et qu’il peut les diriger.

AH : Je crois que le simple fait de dire ces choses et d’invoquer un sentiment du « nous » n’est qu’une partie de l’histoire. Au bout du compte, cela tient à la capacité de transformer l’expérience vécue par les gens. Les dirigeants dont nous nous souvenons dans l’histoire sont des gens qui ont réussi à faire cela. Ils suscitent une transformation significative en collaborant avec des partisans du monde entier autour d’un modèle identitaire partagé, afin que le changement en fin de compte se révèle une coproduction collective.

Nombre des choses que nous avons réalisées au fil du temps ont été fantastiques et ont favorisé le progrès, alors que d’autres se sont révélées des projets collectifs catastrophiques et cauchemardesques. La question revient donc à la nature du contenu identitaire autour duquel se mobilise le leardership. Est-ce qu’on donne ou on prend, est-ce qu’on s’ouvre ou on se ferme, est-ce qu’on construit des ponts ou des murs?