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À la recherche d’îlots dans les eaux inexplorées de la conscience

by Jon Farrow févr. 18 / 20

Les boursiers du CIFAR Tim Bayne, Anil Seth et Marcello Massimini posent la question suivante : la conscience peut-elle persister dans un cerveau qui est complètement coupé du monde extérieur?

Des progrès récents en science et en génie ont permis de concrétiser des scénarios où du tissu cérébral vivant peut exister sans aucune connexion sensorielle avec le monde extérieur, et les boursiers du CIFAR Tim Bayne, Anil Seth et Marcello Massimini du programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli se demandent si un tissu cérébral isolé de la sorte peut soutenir la conscience, créant ainsi des « îlots de conscience ».

Dans un article publié en janvier 2020 dans la revue Trends in Neuroscience, Bayne, Seth et Massimini examinent trois cas où ces îlots de conscience pourraient exister :

● Cerveaux ex cranio : un cerveau est retiré du corps et perfusé avec des nutriments pour le maintenir en vie, comme dans le cas d’un cerveau de porc qui a fait les manchettes en 2019;
● Hémisphérotomies : une partie du cerveau est déconnectée de toutes les autres, mais elle est laissée en vie dans le crâne, un traitement de dernier recours dans les formes extrêmes d’épilepsie;
● Organoïdes cérébraux : des structures similaires à un cerveau, cultivées en laboratoire, qui proviennent de cellules souches et qui sont utilisées pour étudier la physiologie du cerveau.

Tim+Anil+Marcello

Tim Bayne, Anil Seth and Marcello Massimini (de gauche à droite).

Qu’est-ce qui vous fait penser que les îlots de conscience pourraient exister?

Marcello Massimini :
Il est difficile de nier leur existence chez les patients atteints d’une lésion cérébrale.

À tout le moins, chez le cerveau humain, c’est une conclusion logique. Nous savons qu’une personne peut être aveugle, sourde, complètement paralysée et désensibilisée, mais toujours consciente. Nous pouvons facilement imaginer l’un de ces patients, atteint disons d’une forme extrême du syndrome d’enfermement, qui peut encore communiquer en clignant faiblement d’un œil. Nul ne nierait que ce patient est encore conscient. Maintenant, si le dernier axone qui innerve la paupière se fait couper, pourquoi son univers interne disparaîtrait-il soudainement? Si nous nous appuyons sur la logique et le rasoir d’Occam, nous arrivons à la conclusion que les îlots de conscience doivent exister!

Pourquoi se soucier de considérations éthiques si nous ne sommes pas certains de l’existence de ces îlots?

Anil Seth :
Notre position éthique est souvent fortement définie par le contexte. Par exemple, même si nous examinons immédiatement les considérations éthiques dans le cas d’un patient dont la conscience est altérée, nous ne montrerons peut-être pas la même rigueur en présence d’un « organoïde cérébral » mis au point à des fins technologiques – principalement pour faire avancer la recherche médicale. Toutefois, toutes les technologies ont des conséquences inattendues et nous devrions particulièrement prêter attention à ces conséquences en présence d’une technologie qui évolue rapidement – comme c’est le cas des organoïdes cérébraux. Pourraient-ils être des îlots de conscience? En ce moment, dans leur état actuel, il est improbable qu’ils aient quelque expérience consciente que ce soit, mais cette technologie évolue à un rythme impressionnant.

La création en grand nombre de ces objets qui, au bout du compte, pourraient connaître la souffrance constituerait une catastrophe sur le plan éthique. Il n’y a qu’une infime possibilité que cela s’avère, mais une infime possibilité d’une catastrophe majeure est à prendre très au sérieux.

Le genre d’éthique qui convient à la présente situation est une éthique préventive. Il faut considérer ces situations alors que leur probabilité semble très faible.

Comment cette collaboration a-t-elle vu le jour?

Tim Bayne :
À la réunion de décembre 2018 du programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli, Marcello a fait une courte présentation sur l’idée d’un patient, après un coma, qui était conscient, mais qui était absolument incapable d’interagir.

C’est alors qu’Anil Seth a mentionné qu’il avait réfléchi aux hémisphérotomies où les connexions avec l’un des hémisphères du cerveau sont sectionnées, mais laissées in situ. L’idée fascinante dans une telle situation c’est qu’il y ait encore une certaine activité neuronale dans l’hémisphère déconnecté.

J’arrivais d’Australie et un tel décalage horaire est difficile à surmonter. Quand je prends ce vol, je suis incapable de dormir et, ensuite, les réunions du CIFAR me stimulent beaucoup. Alors règle générale, je suis très fatigué, je dors deux heures, je me réveille à 21 h et je suis ensuite incapable de dormir jusqu’au matin. Mais cette fois-là, je ne me suis pas couché, je suis resté debout jusqu’à 5 h du matin à écrire un article qui traitait de certaines des questions philosophiques soulevées par Marcello et Anil, et, au petit déjeuner, je leur ai envoyé une ébauche.

Quelles sont les répercussions sur les théories de la conscience?

Marcello Massimini :
Selon moi, la répercussion la plus générale est la remise en question de l’approche fonctionnaliste de la conscience. Dans cette optique, les cerveaux conscients sont des appareils physiques qui, comme les ordinateurs, exécutent des calculs à l’aide d’intrants sensoriels qui mènent à des comportements intéressants. La démonstration ou la reconnaissance de l’existence d’îlots de conscience déconnectés des intrants sensoriels et des extrants moteurs dirigerait davantage notre attention vers les propriétés cérébrales intrinsèques. Cela a des répercussions intéressantes sur la façon dont nous voyons et évaluons la conscience, à la fois dans des systèmes naturels et artificiels.

Anil Seth :
Certains se portent à la défense de ce qu’on a appelé une vision externaliste de la conscience voulant que le corps et l’environnement ne fassent pas que définir l’expérience consciente, mais en représentent aussi les éléments constitutifs essentiels. Comme si le substrat de la conscience ne se confinait pas au crâne et qu’il s’étendait au corps dans le monde qui nous entoure. Si les îlots de conscience existent, ce genre de théorie devient alors plus difficile à défendre, car un îlot de conscience par définition est une situation où cela ne se produit pas et ne peut pas se produire.

Tim Bayne :
Nous pourrions travailler aux deux théories principales de la conscience, soit la Théorie de l’espace de travail global et la Théorie de l’information intégrée, pour qu’elles soient cohérentes avec l’existence des îlots de conscience. En conséquence, si l’existence de ces îlots s’avère, ces théories ne s’écrouleraient pas. Il s’agit néanmoins d’un point de données incroyablement utile et nous avons besoin de tous les points de données possibles pour tenter de formuler une théorie de la conscience.


L’article de recherche « Are There Islands of Awareness? » est disponible en ligne sur le site Web de Trends in Neuroscience.

Le programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli, fondé en 2014, examine les bases fondamentales de la conscience et établit des corrélations entre les résultats obtenus, et la biologie et la philosophie. En créant des possibilités de collaborations étroites entre les domaines et les disciplines, le programme permet aux boursiers de se pencher sur l’une des questions les plus fondamentales sur la nature humaine : quels sont les origines et les mécanismes de la conscience? Le programme Cerveau, esprit et conscience Azrieli est en train de créer un cadre pour aider les boursiers d’un éventail de disciplines à comprendre comment notre cerveau donne naissance à la conscience et à notre perspective unique sur le monde qui nous entoure.